The Lodestone

Souvenirs de l'aube

Un trône vacant

Guerrier de la LumièreGuerrier de la LumièreGuerrier de la LumièreGuerrière de la LumièreGuerrière de la LumièreGuerrière de la Lumière

Au fond de la salle d'audience du Saint-Siège se dressait fièrement le trône de l'Archevêque, sans personne pour l'occuper.
Depuis que le Guerrier de la Lumière, plus communément appelé héros d'Ishgard dans la contrée du même nom, avait offert une ère de paix aux peuples du Coerthas en mettant fin à la millénaire Guerre du chant des dragons, le système politique de la sainte Cité avait transité d'une monarchie pontificale vers une république bipartite constituée d'une Chambre des Nobles et d'une Chambre du Peuple. Il fut un temps où cette vaste salle permettait à l'Archevêque de recevoir certains privilégiés qui avaient obtenu la permission de se présenter devant lui, mais désormais y circulaient sans interruption de nombreux parlementaires qui venaient y délibérer de leurs affaires courantes.
L'un d'entre eux ayant récemment pris ses fonctions au sein de la Chambre des Nobles était le comte Artoirel de Fortemps, fils aîné d'une des quatre grandes maisons ishgardaises.

« L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée. Vous pouvez quitter la salle dès que vous aurez déposé votre bulletin de vote. Merci à tous d'avoir veillé aussi tard. »

La voix d'Aymeric de Borel résonna sur les majestueuses dalles de pierre baignant dans la lumière du crépuscule.
Depuis qu'il avait été placé à la tête de l'assemblée qui représentait l'ancienne aristocratie toute-puissante, les journées d'Aymeric consistaient principalement à présider les réunions de ses pairs, ainsi qu'à gérer les relations diplomatiques avec les nations étrangères. À peine eut-il fini de prononcer ses mots que ses collègues se mirent en rang pour voter chacun leur tour. Habitués depuis des générations à obéir aveuglément aux desiderata d'un souverain pontife qui avait tous les attributs d'un monarque de droit divin, les premiers pas des Ishgardais dans l'administration d'une république se faisaient par tâtonnements et hésitations, mais toujours avec la conviction d'œuvrer pour le bien de leur nation.
Une fois son vote effectué, Artoirel résolut de mettre de l'ordre sur son bureau avant de rentrer chez lui, mais alors qu'il était sur le point de quitter la pièce, il jeta malgré lui un dernier coup d'œil sur le trône inoccupé.

« Personne n'y était assis ce jour-là non plus... », pensa-t-il avec mélancolie.


Dix-sept ans auparavant, aussitôt que l'Archevêque précédent eut rendu son âme à Halone, l'intronisation de son successeur Thordan VII fut organisée dans cette même salle d'audience.
La cérémonie se déroula sous les plus solennels auspices, et il fut rapporté que la foule désireuse d'apercevoir l'éminente figure du nouveau souverain s'étendait jusqu'au Hoplon, mais seuls les hauts dignitaires de l'Église, les chevaliers de l'Azur, ainsi que les membres des quatre grandes maisons qui jouissaient du privilège d'élire l'Archevêque, avaient été officiellement autorisés à assister à l'événement.
Le jeune Artoirel, alors âgé de treize ans, y participait en sa qualité de fils aîné de la famille Fortemps. Sa tenue avait été soigneusement élaborée par ses serviteurs, qui avaient mis un point d'honneur à la rendre distinguable de celles des banquets mondains au premier coup d'œil. Son petit frère Emmanellain était également présent, et bien qu'il ne saisissait pas réellement l'importance de ce qui se déroulait devant ses yeux, l'attitude de ses aînés lui avait vite fait comprendre qu'il ferait mieux de rester silencieux.
Toutefois, la fratrie n'était pas au complet, car Haurchefant brillait par son absence. Avoir été accepté au sein de la maison Fortemps ne lui donnait visiblement pas les mêmes droits que ceux qui étaient issus de la lignée principale.
Artoirel l'avait vaguement deviné en écoutant son père Edmont lui expliquer cette règle en termes ambigus avant leur départ. Depuis sa plus tendre enfance, il avait toujours eu le sentiment qu'Haurchefant était traité avec une certaine froideur par le reste de la famille, en particulier par leur mère. Quelques années supplémentaires seraient encore nécessaires pour que la vérité éclatât au grand jour...

Alors qu'Artoirel continuait de ruminer ces pensées, Thordan VII fit son apparition devant la haute société qui lui servait de public, vêtu d'une robe de cérémonie sur mesure que seul l'Archevêque avait le droit de porter. Sa main empoignait solidement la Grâce de Halone, le sceptre sacré qui fournissait la preuve indubitable de son élection. En suivant du regard son auguste silhouette qui s'avançait vers le trône, les adultes furent confortés dans leur décision de lui avoir accordé leurs voix, et les enfants ressentirent un profond sentiment de révérence mêlé de timidité.

« Moi, Thordan VII, représentant sur terre de la Conquérante, et héritier en nom comme en qualités du vaillant roi Thordan, fondateur de la sainte Cité d'Ishgard, je jure solennellement d'œuvrer pour le bien commun de mon peuple, et de le guider dans le droit chemin. Que Halone nous comble de ses bienfaits, et qu'elle soit le glaive qui, dans les mains des descendants des douze chevaliers, pourfendra à jamais le Mal dravanien ! »

La jeunesse et l'inexpérience d'Artoirel firent leur œuvre, et le discours de son nouveau souverain le marqua profondément. Alors qu'il l'écoutait, les mots d'Edmont et de ses tuteurs au sujet du sang des douze chevaliers qui coulait dans ses veines lui revenaient progressivement en mémoire. Avec toute la fierté caractéristique d'un noble ishgardais, il raffermit sa résolution.

« Un jour, je serai moi aussi digne de mes ancêtres. J'en fais le serment ! »

Le protocole prit fin peu de temps après que l'Archevêque eut terminé son discours, et alors qu'une partie de l'audience se retirait, l'autre resta pour échanger les politesses d'usage. La grande porte qui donnait accès à la salle ayant été ouverte, les membres de l'aristocratie inférieure et les chevaliers convoitant une place au service des quatre grandes maisons se mélangèrent rapidement aux convives pour admirer leur nouveau monarque de plus près.
Debout derrière leur père en pleine conversation, Artoirel observait l'agitation autour de lui en compagnie d'Emmanellain. Il essayait de mettre en application le conseil qu'on lui avait maintes fois donné, à savoir que l'analyse pointue du comportement de ses pairs était la clé de la survie dans les hautes strates de la société.
Son regard se posa sur les familles Durendaire et Dzemael qui semblaient quitter les lieux de manière prématurée. Les deux maisons unies par leur étendard rouge commun étaient-elles en train de comploter quelque chose en coulisses ? Bien qu'il n'en eût aucune preuve, l'idée s'imposa fortement à son esprit.
En comparaison, les Fortemps et les Haillenarte, qui combattaient ensemble sous l'étendard noir depuis des générations, étaient tout de même nettement plus sociables. Cela se voyait au premier coup d'œil dans la mine affable d'Edmont et de Baurendouin, les chefs respectifs des deux familles qui n'en finissaient pas de bavarder. Artoirel remarqua que parmi la fratrie des enfants Haillenarte, seul le benjamin Francel semblait manquer à l'appel. Les autres n'écoutaient déjà plus la conversation ennuyeuse des adultes depuis longtemps, préférant discuter de choses de leur âge.
Probablement du même avis qu'eux, Emmanellain, un grand sourire aux lèvres, en profita pour se mêler aux jacasseries de Chlodebaimt, le troisième fils des Haillenarte, et de sa grande sœur Laniaitte. Les trois jeunes gens s'étaient toujours très bien entendus, au point qu'Emmanellain pouvait presque se targuer d'avoir un frère et une sœur au sein d'une autre grande maison.
De son côté, Artoirel se tourna vers l'aîné Stephanivien et son cadet Aurvael et s'inclina respectueusement en guise de salutation, mais aussi pour marquer une certaine distance. Le maintien à l'avenir de leurs bonnes relations était plus que souhaitable, mais les trois jeunes gens savaient tous parfaitement que pour une raison ou une autre, ils pourraient un jour être amenés à se considérer comme des rivaux.

« Pas besoin de te plier en deux à ce point, Artoirel. Je te rappelle que nous avons à peu près le même âge ! »

À ces mots, Stephanivien éclata de rire pour tenter de détendre l'atmosphère. Aurvael lui emboîta aussitôt le pas.

« Je ne sais pas pour vous, mais je suis complètement exténué. Maintenant que la cérémonie est terminée, j'irais volontiers faire une bonne sieste... », dit-il nonchalamment.

« Et moi, je retournerais bien à mes petites machines ! Allons prévenir père, sinon il nous reprochera d'être partis comme des voleurs », rétorqua Stephanivien.

Après s'être inclinés à leur tour comme il se doit, les deux frères Haillenarte mirent leur plan à exécution dès qu'ils eurent obtenu la permission de Baurendouin, et le jeune Fortemps ressentit une pointe d'admiration pour leur caractère débonnaire et bienveillant en toutes circonstances.

Laissé seul avec lui-même, Artoirel reprit sa séance d'observation de son entourage.
Il ne lui fallut que quelques secondes pour remarquer un jeune homme brun, probablement un peu plus âgé que lui, et dont l'appartenance à la haute noblesse était comme gravée sur le visage. Ce dernier était tourné vers le trône vide de l'Archevêque avec une expression notablement grave et sévère. Surpris par une telle attitude en pareil jour de fête, Artoirel prit son courage à deux mains et décida de lui demander des explications.

« Excusez-moi, mais... pourquoi faites-vous cette tête ? Auriez-vous quelque chose à reprocher à notre nouvel Archevêque ? »

Interloqué, le jeune homme se tourna et fit un semblant d'effort pour paraître aussi aimable que possible.

« Vous êtes l'aîné des Fortemps, si je ne m'abuse... Pardonnez mon impolitesse, mais puisque vous semblez tout ignorer de moi, je préférerais que nous en restions là. »

Le ton aride du jeune homme brun laissa Artoirel bouche bée.
Or, pour qui le connaissait, sa froideur était loin d'être injustifiée. Son nom était Aymeric, et il était le fils adoptif des Borel, mais le bruit persistant courait que son véritable père n'était nul autre que Thordan VII lui-même, un ecclésiastique de renom qui avait pourtant fait vœu de chasteté comme la tradition l'exigeait.
Le vicomte de Borel et son épouse n'ayant jamais particulièrement insisté sur le fait qu'Aymeric était le fruit de leur amour, ce dernier avait commencé à prêter une attention croissante aux rumeurs qui l'assaillaient de toutes parts, aussi bien de la part de simples curieux que de gens mal intentionnés.
Ses doutes grandissants sur ses véritables origines l'avaient donc naturellement poussé à s'enquérir de la vérité directement auprès du nouvel Archevêque en personne, mais même un Borel ne pouvait obtenir aussi facilement une audience avec le souverain de la sainte Cité.
Malgré cette déconvenue qui lui pesait sur le cœur, il comprit rapidement qu'il ne pouvait la mettre sur le dos d'un inconnu plus jeune que lui qui semblait uniquement avoir envie de faire connaissance. Voulant dissiper le malaise qui s'était immanquablement installé entre eux, il reprit la parole d'un air un peu plus avenant.

« Je n'ai pas eu la chance d'assister au discours de Thordan VII. Pourriez-vous me le résumer en quelques mots, s'il vous plaît ?

- Euh... Il a demandé à Halone de nous combler de bienfaits ! C'était vraiment très émouvant ! »

Les yeux d'Artoirel brillaient d'une sincérité presque surprenante de candeur pour un garçon de son âge, mais cela ne chamboula pas pour autant l'attitude d'Aymeric, qui poursuivit sur le même ton impassible tout en cherchant à faire bonne figure.

« De nous combler de bienfaits, vous dites ? Je me demande si un tel miracle est encore possible de nos jours... »

Après un court moment d'hésitation, Artoirel était sur le point de répondre par l'affirmative lorsqu'une troisième voix s'éleva derrière eux.

« Évidemment que c'est possible quand on a le grand Thordan VII pour nouvel archevêque d'Ishgard ! »

Aymeric et Artoirel se retournèrent et constatèrent la présence d'un garçon aux cheveux blonds vêtu de façon modeste. Il avait tout l'air d'un apprenti chevalier qui s'était faufilé dans la salle d'audience lors de l'ouverture des portes. Les trois adolescents avaient beau tous avoir environ le même âge, leurs différences d'origine sociale ne leur permettaient pas de communiquer aussi facilement en temps normal, mais le nouveau venu semblait n'en avoir cure. Après un salut poli en bonne et due forme, il reprit son argumentation.

« L'Archevêque est venu nous rendre visite l'année dernière. Il a prié pour que nous devenions tous de valeureux chevaliers. Il était vraiment très gentil et généreux avec tout le monde ! Quand je serai grand, je ferai le serment de le servir toute ma vie ! »

Le garçon faisait sans doute référence à une des nombreuses œuvres de charité que l'Église orthodoxe ishgardaise organisait régulièrement. Touché par son enthousiasme et bien qu'il le rencontrât pour la première fois, Artoirel se prit immédiatement d'affection pour lui, mais Aymeric conserva sa réserve stoïque. L'espace d'un instant, il sembla sur le point de formuler une réponse, mais referma la bouche avant d'avoir prononcé le moindre mot. Un court instant plus tard, un chevalier en armure posait la main sur l'épaule du jeune inconnu.

« C'est bien toi, le fils de sire Vaindreau ? Il te cherche partout, alors dépêche-toi de le rejoindre ! »

Le petit blondinet tira aussitôt sa révérence et courut vers l'autre bout de la pièce. Aymeric se tourna du côté d'Artoirel et parvint enfin à articuler quelques phrases.

« Je dois vous quitter également, Sire Artoirel. Ravi d'avoir fait votre connaissance. »

L'aîné des Fortemps regarda son camarade d'un instant partir en se demandant s'il lui avait donné son nom. Il réalisa aussitôt qu'Aymeric, probablement déjà bien avant lui, n'avait fait qu'appliquer la même technique d'observation d'une haute société où les manigances régnaient en maître, et où la survie était conditionnée par l'esprit de prévoyance.
Le jeune Borel avait d'ailleurs visiblement résolu d'affûter aussi bien sa plume que son épée, puisqu'une dizaine d'années plus tard, il serait promu au rang de capitaine général des templiers d'Ishgard...


« Vous ne rentrez pas, Monsieur le comte de Fortemps ? »

La voix d'Aymeric résonnant à nouveau dans la pièce lui fit immédiatement reprendre ses esprits. Il se rendit compte que pendant qu'il rêvassait, les autres parlementaires avaient déjà tous accompli leur devoir démocratique et quitté les lieux.
Conséquemment aux nombreuses batailles qu'ils avaient menées en commun, une grande confiance mêlée d'un profond respect s'était installée entre les deux hommes au fil du temps, et ils conversaient désormais comme deux bons amis.

« Voir ce trône vide m'a rappelé le jour de l'intronisation de Thordan VII... C'est également celui où nous nous sommes adressé la parole pour la première fois. »

Aymeric hocha la tête, puis regarda à son tour le trône en fronçant les sourcils.

« ... Une journée bien amère, en ce qui me concerne. »

Les souvenirs en demi-teinte avaient toutefois détendu l'atmosphère et délié les langues, et Artoirel en profita pour se confier à son président.

« Parfois, je ne sais moi-même plus quoi penser de ce passé où j'étais persuadé que l'orthodoxie ishgardaise incarnée par notre Archevêque était la vérité absolue... La nostalgie et la rancœur se mêlent inextricablement en moi, car je sais désormais que ma fierté avait pour fondement un énorme mensonge.

- La falsification de notre histoire est le plus grand péché commis par l'archevêché. La réforme politique que nous avons entreprise ne se fera pas sans difficultés, mais elle n'est rien en comparaison de la trahison que notre peuple ressent au plus profond de son être. Ce genre de blessure doit être pansée pendant très longtemps pour avoir une chance de guérir. »

Artoirel se remémora alors l'anecdote qu'Aymeric avait racontée au campement des Ténèbres de Ghimlyt. Lorsqu'il était enfin parvenu à interroger Thordan VII au sujet de ses machinations, ce dernier lui avait répondu mot pour mot : « Tu es bien naïf, mon fils... Crois-tu vraiment que je vais laisser notre foi millénaire disparaître comme si elle n'avait jamais existé ? »
Ces paroles, jamais il ne pourrait les oublier.

« Notre passé et sa ferveur religieuse sont gravés dans le cœur de chaque Ishgardais à tout jamais. C'est pour cette raison que nous souffrons autant. Néanmoins... », pensa-t-il en son for intérieur.

Il s'apprêtait à ouvrir les lèvres pour partager le reste de sa réflexion quand Aymeric le devança.

« Néanmoins, nous devons apprendre à accepter pleinement chaque moment de notre histoire, même les plus douloureux, et garder les yeux tournés vers l'avenir. »

Artoirel, bouche cousue, approuva cette confession masquée d'un signe de tête tandis qu'Aymeric ne quittait pas du regard le trône de feu son père, embrasé par la lumière du crépuscule qui perçait à travers le vitrail.
Au fond de la salle d'audience du Saint-Siège se dressait fièrement le trône de l'Archevêque, sans personne pour l'occuper.
Depuis que la Guerrière de la Lumière, plus communément appelée héroïne d'Ishgard dans la contrée du même nom, avait offert une ère de paix aux peuples du Coerthas en mettant fin à la millénaire Guerre du chant des dragons, le système politique de la sainte Cité avait transité d'une monarchie pontificale vers une république bipartite constituée d'une Chambre des Nobles et d'une Chambre du Peuple. Il fut un temps où cette vaste salle permettait à l'Archevêque de recevoir certains privilégiés qui avaient obtenu la permission de se présenter devant lui, mais désormais y circulaient sans interruption de nombreux parlementaires qui venaient y délibérer de leurs affaires courantes.
L'un d'entre eux ayant récemment pris ses fonctions au sein de la Chambre des Nobles était le comte Artoirel de Fortemps, fils aîné d'une des quatre grandes maisons ishgardaises.

« L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée. Vous pouvez quitter la salle dès que vous aurez déposé votre bulletin de vote. Merci à tous d'avoir veillé aussi tard. »

La voix d'Aymeric de Borel résonna sur les majestueuses dalles de pierre baignant dans la lumière du crépuscule.
Depuis qu'il avait été placé à la tête de l'assemblée qui représentait l'ancienne aristocratie toute-puissante, les journées d'Aymeric consistaient principalement à présider les réunions de ses pairs, ainsi qu'à gérer les relations diplomatiques avec les nations étrangères. À peine eut-il fini de prononcer ses mots que ses collègues se mirent en rang pour voter chacun leur tour. Habitués depuis des générations à obéir aveuglément aux desiderata d'un souverain pontife qui avait tous les attributs d'un monarque de droit divin, les premiers pas des Ishgardais dans l'administration d'une république se faisaient par tâtonnements et hésitations, mais toujours avec la conviction d'œuvrer pour le bien de leur nation.
Une fois son vote effectué, Artoirel résolut de mettre de l'ordre sur son bureau avant de rentrer chez lui, mais alors qu'il était sur le point de quitter la pièce, il jeta malgré lui un dernier coup d'œil sur le trône inoccupé.

« Personne n'y était assis ce jour-là non plus... », pensa-t-il avec mélancolie.


Dix-sept ans auparavant, aussitôt que l'Archevêque précédent eut rendu son âme à Halone, l'intronisation de son successeur Thordan VII fut organisée dans cette même salle d'audience.
La cérémonie se déroula sous les plus solennels auspices, et il fut rapporté que la foule désireuse d'apercevoir l'éminente figure du nouveau souverain s'étendait jusqu'au Hoplon, mais seuls les hauts dignitaires de l'Église, les chevaliers de l'Azur, ainsi que les membres des quatre grandes maisons qui jouissaient du privilège d'élire l'Archevêque, avaient été officiellement autorisés à assister à l'événement.
Le jeune Artoirel, alors âgé de treize ans, y participait en sa qualité de fils aîné de la famille Fortemps. Sa tenue avait été soigneusement élaborée par ses serviteurs, qui avaient mis un point d'honneur à la rendre distinguable de celles des banquets mondains au premier coup d'œil. Son petit frère Emmanellain était également présent, et bien qu'il ne saisissait pas réellement l'importance de ce qui se déroulait devant ses yeux, l'attitude de ses aînés lui avait vite fait comprendre qu'il ferait mieux de rester silencieux.
Toutefois, la fratrie n'était pas au complet, car Haurchefant brillait par son absence. Avoir été accepté au sein de la maison Fortemps ne lui donnait visiblement pas les mêmes droits que ceux qui étaient issus de la lignée principale.
Artoirel l'avait vaguement deviné en écoutant son père Edmont lui expliquer cette règle en termes ambigus avant leur départ. Depuis sa plus tendre enfance, il avait toujours eu le sentiment qu'Haurchefant était traité avec une certaine froideur par le reste de la famille, en particulier par leur mère. Quelques années supplémentaires seraient encore nécessaires pour que la vérité éclatât au grand jour...

Alors qu'Artoirel continuait de ruminer ces pensées, Thordan VII fit son apparition devant la haute société qui lui servait de public, vêtu d'une robe de cérémonie sur mesure que seul l'Archevêque avait le droit de porter. Sa main empoignait solidement la Grâce de Halone, le sceptre sacré qui fournissait la preuve indubitable de son élection. En suivant du regard son auguste silhouette qui s'avançait vers le trône, les adultes furent confortés dans leur décision de lui avoir accordé leurs voix, et les enfants ressentirent un profond sentiment de révérence mêlé de timidité.

« Moi, Thordan VII, représentant sur terre de la Conquérante, et héritier en nom comme en qualités du vaillant roi Thordan, fondateur de la sainte Cité d'Ishgard, je jure solennellement d'œuvrer pour le bien commun de mon peuple, et de le guider dans le droit chemin. Que Halone nous comble de ses bienfaits, et qu'elle soit le glaive qui, dans les mains des descendants des douze chevaliers, pourfendra à jamais le Mal dravanien ! »

La jeunesse et l'inexpérience d'Artoirel firent leur œuvre, et le discours de son nouveau souverain le marqua profondément. Alors qu'il l'écoutait, les mots d'Edmont et de ses tuteurs au sujet du sang des douze chevaliers qui coulait dans ses veines lui revenaient progressivement en mémoire. Avec toute la fierté caractéristique d'un noble ishgardais, il raffermit sa résolution.

« Un jour, je serai moi aussi digne de mes ancêtres. J'en fais le serment ! »

Le protocole prit fin peu de temps après que l'Archevêque eut terminé son discours, et alors qu'une partie de l'audience se retirait, l'autre resta pour échanger les politesses d'usage. La grande porte qui donnait accès à la salle ayant été ouverte, les membres de l'aristocratie inférieure et les chevaliers convoitant une place au service des quatre grandes maisons se mélangèrent rapidement aux convives pour admirer leur nouveau monarque de plus près.
Debout derrière leur père en pleine conversation, Artoirel observait l'agitation autour de lui en compagnie d'Emmanellain. Il essayait de mettre en application le conseil qu'on lui avait maintes fois donné, à savoir que l'analyse pointue du comportement de ses pairs était la clé de la survie dans les hautes strates de la société.
Son regard se posa sur les familles Durendaire et Dzemael qui semblaient quitter les lieux de manière prématurée. Les deux maisons unies par leur étendard rouge commun étaient-elles en train de comploter quelque chose en coulisses ? Bien qu'il n'en eût aucune preuve, l'idée s'imposa fortement à son esprit.
En comparaison, les Fortemps et les Haillenarte, qui combattaient ensemble sous l'étendard noir depuis des générations, étaient tout de même nettement plus sociables. Cela se voyait au premier coup d'œil dans la mine affable d'Edmont et de Baurendouin, les chefs respectifs des deux familles qui n'en finissaient pas de bavarder. Artoirel remarqua que parmi la fratrie des enfants Haillenarte, seul le benjamin Francel semblait manquer à l'appel. Les autres n'écoutaient déjà plus la conversation ennuyeuse des adultes depuis longtemps, préférant discuter de choses de leur âge.
Probablement du même avis qu'eux, Emmanellain, un grand sourire aux lèvres, en profita pour se mêler aux jacasseries de Chlodebaimt, le troisième fils des Haillenarte, et de sa grande sœur Laniaitte. Les trois jeunes gens s'étaient toujours très bien entendus, au point qu'Emmanellain pouvait presque se targuer d'avoir un frère et une sœur au sein d'une autre grande maison.
De son côté, Artoirel se tourna vers l'aîné Stephanivien et son cadet Aurvael et s'inclina respectueusement en guise de salutation, mais aussi pour marquer une certaine distance. Le maintien à l'avenir de leurs bonnes relations était plus que souhaitable, mais les trois jeunes gens savaient tous parfaitement que pour une raison ou une autre, ils pourraient un jour être amenés à se considérer comme des rivaux.

« Pas besoin de te plier en deux à ce point, Artoirel. Je te rappelle que nous avons à peu près le même âge ! »

À ces mots, Stephanivien éclata de rire pour tenter de détendre l'atmosphère. Aurvael lui emboîta aussitôt le pas.

« Je ne sais pas pour vous, mais je suis complètement exténué. Maintenant que la cérémonie est terminée, j'irais volontiers faire une bonne sieste... », dit-il nonchalamment.

« Et moi, je retournerais bien à mes petites machines ! Allons prévenir père, sinon il nous reprochera d'être partis comme des voleurs », rétorqua Stephanivien.

Après s'être inclinés à leur tour comme il se doit, les deux frères Haillenarte mirent leur plan à exécution dès qu'ils eurent obtenu la permission de Baurendouin, et le jeune Fortemps ressentit une pointe d'admiration pour leur caractère débonnaire et bienveillant en toutes circonstances.

Laissé seul avec lui-même, Artoirel reprit sa séance d'observation de son entourage.
Il ne lui fallut que quelques secondes pour remarquer un jeune homme brun, probablement un peu plus âgé que lui, et dont l'appartenance à la haute noblesse était comme gravée sur le visage. Ce dernier était tourné vers le trône vide de l'Archevêque avec une expression notablement grave et sévère. Surpris par une telle attitude en pareil jour de fête, Artoirel prit son courage à deux mains et décida de lui demander des explications.

« Excusez-moi, mais... pourquoi faites-vous cette tête ? Auriez-vous quelque chose à reprocher à notre nouvel Archevêque ? »

Interloqué, le jeune homme se tourna et fit un semblant d'effort pour paraître aussi aimable que possible.

« Vous êtes l'aîné des Fortemps, si je ne m'abuse... Pardonnez mon impolitesse, mais puisque vous semblez tout ignorer de moi, je préférerais que nous en restions là. »

Le ton aride du jeune homme brun laissa Artoirel bouche bée.
Or, pour qui le connaissait, sa froideur était loin d'être injustifiée. Son nom était Aymeric, et il était le fils adoptif des Borel, mais le bruit persistant courait que son véritable père n'était nul autre que Thordan VII lui-même, un ecclésiastique de renom qui avait pourtant fait vœu de chasteté comme la tradition l'exigeait.
Le vicomte de Borel et son épouse n'ayant jamais particulièrement insisté sur le fait qu'Aymeric était le fruit de leur amour, ce dernier avait commencé à prêter une attention croissante aux rumeurs qui l'assaillaient de toutes parts, aussi bien de la part de simples curieux que de gens mal intentionnés.
Ses doutes grandissants sur ses véritables origines l'avaient donc naturellement poussé à s'enquérir de la vérité directement auprès du nouvel Archevêque en personne, mais même un Borel ne pouvait obtenir aussi facilement une audience avec le souverain de la sainte Cité.
Malgré cette déconvenue qui lui pesait sur le cœur, il comprit rapidement qu'il ne pouvait la mettre sur le dos d'un inconnu plus jeune que lui qui semblait uniquement avoir envie de faire connaissance. Voulant dissiper le malaise qui s'était immanquablement installé entre eux, il reprit la parole d'un air un peu plus avenant.

« Je n'ai pas eu la chance d'assister au discours de Thordan VII. Pourriez-vous me le résumer en quelques mots, s'il vous plaît ?

- Euh... Il a demandé à Halone de nous combler de bienfaits ! C'était vraiment très émouvant ! »

Les yeux d'Artoirel brillaient d'une sincérité presque surprenante de candeur pour un garçon de son âge, mais cela ne chamboula pas pour autant l'attitude d'Aymeric, qui poursuivit sur le même ton impassible tout en cherchant à faire bonne figure.

« De nous combler de bienfaits, vous dites ? Je me demande si un tel miracle est encore possible de nos jours... »

Après un court moment d'hésitation, Artoirel était sur le point de répondre par l'affirmative lorsqu'une troisième voix s'éleva derrière eux.

« Évidemment que c'est possible quand on a le grand Thordan VII pour nouvel archevêque d'Ishgard ! »

Aymeric et Artoirel se retournèrent et constatèrent la présence d'un garçon aux cheveux blonds vêtu de façon modeste. Il avait tout l'air d'un apprenti chevalier qui s'était faufilé dans la salle d'audience lors de l'ouverture des portes. Les trois adolescents avaient beau tous avoir environ le même âge, leurs différences d'origine sociale ne leur permettaient pas de communiquer aussi facilement en temps normal, mais le nouveau venu semblait n'en avoir cure. Après un salut poli en bonne et due forme, il reprit son argumentation.

« L'Archevêque est venu nous rendre visite l'année dernière. Il a prié pour que nous devenions tous de valeureux chevaliers. Il était vraiment très gentil et généreux avec tout le monde ! Quand je serai grand, je ferai le serment de le servir toute ma vie ! »

Le garçon faisait sans doute référence à une des nombreuses œuvres de charité que l'Église orthodoxe ishgardaise organisait régulièrement. Touché par son enthousiasme et bien qu'il le rencontrât pour la première fois, Artoirel se prit immédiatement d'affection pour lui, mais Aymeric conserva sa réserve stoïque. L'espace d'un instant, il sembla sur le point de formuler une réponse, mais referma la bouche avant d'avoir prononcé le moindre mot. Un court instant plus tard, un chevalier en armure posait la main sur l'épaule du jeune inconnu.

« C'est bien toi, le fils de sire Vaindreau ? Il te cherche partout, alors dépêche-toi de le rejoindre ! »

Le petit blondinet tira aussitôt sa révérence et courut vers l'autre bout de la pièce. Aymeric se tourna du côté d'Artoirel et parvint enfin à articuler quelques phrases.

« Je dois vous quitter également, Sire Artoirel. Ravi d'avoir fait votre connaissance. »

L'aîné des Fortemps regarda son camarade d'un instant partir en se demandant s'il lui avait donné son nom. Il réalisa aussitôt qu'Aymeric, probablement déjà bien avant lui, n'avait fait qu'appliquer la même technique d'observation d'une haute société où les manigances régnaient en maître, et où la survie était conditionnée par l'esprit de prévoyance.
Le jeune Borel avait d'ailleurs visiblement résolu d'affûter aussi bien sa plume que son épée, puisqu'une dizaine d'années plus tard, il serait promu au rang de capitaine général des templiers d'Ishgard...


« Vous ne rentrez pas, Monsieur le comte de Fortemps ? »

La voix d'Aymeric résonnant à nouveau dans la pièce lui fit immédiatement reprendre ses esprits. Il se rendit compte que pendant qu'il rêvassait, les autres parlementaires avaient déjà tous accompli leur devoir démocratique et quitté les lieux.
Conséquemment aux nombreuses batailles qu'ils avaient menées en commun, une grande confiance mêlée d'un profond respect s'était installée entre les deux hommes au fil du temps, et ils conversaient désormais comme deux bons amis.

« Voir ce trône vide m'a rappelé le jour de l'intronisation de Thordan VII... C'est également celui où nous nous sommes adressé la parole pour la première fois. »

Aymeric hocha la tête, puis regarda à son tour le trône en fronçant les sourcils.

« ... Une journée bien amère, en ce qui me concerne. »

Les souvenirs en demi-teinte avaient toutefois détendu l'atmosphère et délié les langues, et Artoirel en profita pour se confier à son président.

« Parfois, je ne sais moi-même plus quoi penser de ce passé où j'étais persuadé que l'orthodoxie ishgardaise incarnée par notre Archevêque était la vérité absolue... La nostalgie et la rancœur se mêlent inextricablement en moi, car je sais désormais que ma fierté avait pour fondement un énorme mensonge.

- La falsification de notre histoire est le plus grand péché commis par l'archevêché. La réforme politique que nous avons entreprise ne se fera pas sans difficultés, mais elle n'est rien en comparaison de la trahison que notre peuple ressent au plus profond de son être. Ce genre de blessure doit être pansée pendant très longtemps pour avoir une chance de guérir. »

Artoirel se remémora alors l'anecdote qu'Aymeric avait racontée au campement des Ténèbres de Ghimlyt. Lorsqu'il était enfin parvenu à interroger Thordan VII au sujet de ses machinations, ce dernier lui avait répondu mot pour mot : « Tu es bien naïf, mon fils... Crois-tu vraiment que je vais laisser notre foi millénaire disparaître comme si elle n'avait jamais existé ? »
Ces paroles, jamais il ne pourrait les oublier.

« Notre passé et sa ferveur religieuse sont gravés dans le cœur de chaque Ishgardais à tout jamais. C'est pour cette raison que nous souffrons autant. Néanmoins... », pensa-t-il en son for intérieur.

Il s'apprêtait à ouvrir les lèvres pour partager le reste de sa réflexion quand Aymeric le devança.

« Néanmoins, nous devons apprendre à accepter pleinement chaque moment de notre histoire, même les plus douloureux, et garder les yeux tournés vers l'avenir. »

Artoirel, bouche cousue, approuva cette confession masquée d'un signe de tête tandis qu'Aymeric ne quittait pas du regard le trône de feu son père, embrasé par la lumière du crépuscule qui perçait à travers le vitrail.
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