The Lodestone

Entre ombre et lumière

Et maintenant ?

Guerrier de la LumièreGuerrier de la LumièreGuerrier de la LumièreGuerrière de la LumièreGuerrière de la LumièreGuerrière de la Lumière

« Emet-Selch ! »

Tandis que je m'apprêtais à quitter le Capitole, une voix me héla depuis l'entrée du bâtiment. J'interrompis ma foulée et me retournai. Comme je pouvais me douter, un jeune homme d'un gabarit relativement petit me rejoignait d'un pas leste. Il était vêtu d'une robe blanche, et son visage était recouvert d'un masque rouge, témoignant son appartenance au Concile des Quatorze. Dès lors, son identité allait de soi : il ne pouvait s'agir que de mon camarade Elidibus.
Au regard interrogateur que je lui jetai, il respira profondément et me demanda sur un ton solennel :

« Tu es au courant du prochain sujet à l'ordre du jour ? Cette histoire de volcan ?

- Oui. Ça parlait d'une grande éruption pour bientôt... mais rien de bien compliqué à gérer, de mémoire. »

Effectivement, on avait rapporté au Concile qu'une certaine île volcanique présentait un éther de feu hautement instable, signe d'une éruption imminente. Et oui, on trouvait bien sur place un village, entouré de vastes champs ; si la prédiction s'avérait exacte, tout serait englouti dans un torrent de poussières et de fumée.
Mais tout de même, il n'y avait pas de quoi en faire un plat. Dans ce cas comme dans tant d'autres, les autochtones avaient sûrement accueilli la nouvelle avec philosophie, nul n'ignorant les lois de la nature. En outre, rien n'empêchait ceux qui le désiraient d'évacuer l'île de leur propre chef. Au Concile, on débattrait, pour le principe, de l'utilité d'une intervention, tout ça pour aboutir à une conclusion strictement identique.
Non... Si Elidibus avait pris la peine de venir me voir en personne pour parler de cette affaire en particulier, c'est qu'il devait y avoir anguille sous roche, ce qui n'était pas pour me rassurer...

« En fait, Azem s'est rendu là-bas. Il a dit qu'il allait prévenir l'éruption volcanique. »

Je fronçai les sourcils avec force, comme pour lui rétorquer « Que veux-tu que cela me fasse ? ». Après avoir pris le temps de réprimer mon agacement, j'optai toutefois pour un plus cordial « Ah oui ? Et par quel moyen ? ». Elidibus renchérit alors avec une autre question, toujours avec cet air consciencieux si caractéristique :

« Ifritah, l'esprit des flammes, ça te dit quelque chose ?

- Évidemment. C'est le grand œuvre de Lahabrea, la création dont il est le plus fier. »

À ces mots, Elidibus esquissa un sourire, comme si le verrou du sérieux venait de sauter à la commissure de ses lèvres. « Oh oui, et ce n'est rien de le dire ! », lâcha-t-il avec un enthousiasme non feint. Je pouvais parfaitement sentir à quel point il admirait Lahabrea – à quel point il nous admirait tous.
En temps normal, j'aurais trouvé sa réaction amusante quoiqu'un peu gênante. Mais en l'occurrence, j'essayais surtout de comprendre où il voulait en venir, raison pour laquelle mon front se plissa derechef.

Ifritah, l'esprit des flammes. Une entité fantasmagorique créée à partir d'éther de feu concentré. Je devinais tout à fait comment Azem allait s'y prendre pour empêcher l'éruption de se produire : puisque le volcan débordait d'éther, il lui suffisait de matérialiser toute sa bouillonnante énergie sous cette forme monstrueuse, puis de la disperser dans un endroit sûr – en vainquant la créature, il va sans dire.
Or, il ne pouvait réaliser ce plan qu'avec l'assentiment d'une personne bien précise : le dépositaire du concept d'Ifritah, son gardien en quelque sorte. Et s'il ne s'agissait pas de Lahabrea lui-même, alors il n'y avait guère qu'une alternative : le directeur du bureau des créations, celui qui a la charge de tous les concepts, et qui se trouvait être mon vieil ami. Sa complicité était le sésame indispensable pour accéder aux idées les mieux gardées.
Je l'imaginais souhaitant bon voyage à Azem avec l'un de ces sourires béats dont il a le secret. Et je m'en amusais intérieurement, si bien que mon masque apparut sur mon visage sans même que je ne m'en rende compte.
Voyant cela, Elidibus comprit qu'il n'avait nul besoin de s'expliquer davantage.

« Je ne me fais pas trop de souci pour Azem, quoique ça pourrait de nouveau barder pour son matricule si la situation lui échappe. Accompagne-le, ça vaut mieux.

- D'accord, je crois que j'ai compris... Et toi alors, tu es sûr que ça va aller ? N'est-ce pas un peu étrange qu'Elidibus le médiateur prenne le parti de l'un des nôtres ?

- Je ne prends parti pour personne. Rien n'a encore été décidé à propos de cette histoire de volcan. Dans le doute, il faut respecter l'opinion de chacun. »

L'aplomb dans sa réponse m'ôta toute envie de le contredire ou d'abonder dans son sens. Je me contentai de hausser les épaules, en me disant qu'Azem était décidément chanceux de coexister à la même époque qu'un médiateur aussi conciliant.

« Au fait, il t'a dit pourquoi il tenait tant à empêcher cette éruption ? », demandai-je à Elidibus avant qu'il ne reparte.

« Pas vraiment... », répondit-il, pensif. Son rôle de médiateur l'astreignant au devoir d'exactitude, sans doute essayait-il de se remémorer en détail sa dernière conversation avec Azem. Il releva bientôt la tête, comme frappé d'un éclair de lucidité, et me divulgua le plus sérieusement du monde, comme on partage quelque secret jalousement gardé :

« Le raisin cultivé sur l'île... Il est absolument délicieux d'après lui. À ses yeux, cela vaut sans doute la peine de préserver cette précieuse denrée, quitte à aller à l'encontre de l'ordre naturel des choses !

- Euh... Si tu le dis... »

Pour ne pas heurter la candeur de mon cher camarade, je me gardai de lui révéler le fond de ma pensée, me jurant toutefois que l'amoureux du raisin et son complice auraient un jour droit à un sermon appuyé de ma part. Elidibus se permit alors de renchérir, tout aveugle à ma consternation qu'il était : « Il faut dire que les opinions d'Azem sortent toujours des sentiers battus ! ». L'émoi était palpable dans sa voix.

Voilà, en somme, le genre de personne qu'était notre médiateur : un jeune homme tout entier dévoué à son travail, ainsi qu'à ses treize collègues qu'il respectait autant qu'il estimait. Le petit protégé du groupe, celui que tout le monde appréciait. Si bien que lorsque nous comprîmes qu'il était le plus apte à servir de noyau à Zordiarche, même les plus pragmatiques d'entre nous ne pûmes réprimer un pincement au cœur.

Autant vous dire que la chute n'en fut que plus rude au moment de nos retrouvailles inespérées.

Grâce à Zordiarche, la volonté de l'astre, l'humanité venait d'échapper à l'apocalypse... pour mieux se déchirer ensuite autour de la question délicate de son avenir. Si pour la plupart, nous souhaitions faire offrande de vies nouvelles à notre sauveur, afin de ressusciter nos compatriotes qui lui avaient été sacrifiés, d'autres, irréductibles, considéraient au contraire que le futur appartenait justement à ces jeunes pousses.

Et c'est alors même que nous affrontions ce terrible dilemme que quelque chose tomba de Zordiarche. Une masse indéfinie, qui se tortilla deçà delà... avant de prendre progressivement forme humaine, sous nos regards médusés. Quand enfin sa mue fut achevée, cet être étrange esquissa ce qui ressemblait – très vaguement – à un sourire.

« Tout... ira... pour le mieux... Vous ferez les bons choix... Vous mènerez les actions qu'il faut... Moi, Elidibus, je vous y aiderai. »

Puis les années défilèrent, plus que je ne saurais en compter.

Ma mission en tant que Solus, empereur de Garlemald, achevée, je m'en retournai dans la pénombre de l'espace qui sépare les mondes, dans mon antre où m'attendait mon premier long repos depuis des lustres.
Ayant pris soin de laisser mon enveloppe charnelle dans le monde primitif, j'étais alors un être informe, comparable à un esprit errant. Aussi, je décidai d'adopter mon apparence d'antan, de cette époque où j'étais réellement moi-même. J'avais le sentiment qu'en m'endormant sous mes anciens traits, je me débarrasserais tout à fait de cette seconde peau que j'avais dû porter bien trop longtemps.
Appelons cela de l'instinct de conservation, si tant est qu'il restât quoi que ce soit à conserver... À vrai dire, plus d'une fois j'avais même envisagé la solution de facilité, à savoir renoncer définitivement à mon moi authentique. Puis je repensais à l'état dans lequel se trouvaient les deux autres Asciens originels, de quoi me convaincre que mon attachement à ma substantifique moelle n'était pas que sentimental.

« Emet-Selch ! »

Une voix me tira du sommeil. Je l'ignorai, comme pour intimer l'ordre de laisser tranquille un vieil homme fourbu. Ne m'en déplaise, l'importun s'approcha malgré tout et réitéra son appel. Bien que sa voix fut identique à celle qui m'avait hélé à l'entrée du Capitole il y a si longtemps de cela, j'aurais cru entendre quelqu'un d'autre. Peut-être parce que son ton, son attitude, tout chez lui avait radicalement changé entre-temps. Ou peut-être parce qu'il s'était littéralement métamorphosé...
Quoi qu'il en soit, Elidibus, puisque c'était lui, était debout à mes côtés. Tout doucement, il m'annonça :

« Lahabrea n'est plus. »

Cette nouvelle me fit me dresser face à mon interlocuteur qui, lui, se tenait parfaitement immobile. S'ensuivit un long silence, qui en disait long sur le poids des mots qu'il avait employés. « Lahabrea n'est plus. » Si encore il avait parlé de « mort », les implications auraient été bien moindres. Après tout, la « mort » n'est jamais définitive chez nous autres Asciens. Mais cette expression-là sonnait comme une sentence irrévocable.

« Nous savions que cela finirait par arriver tôt ou tard. »

Tandis que les mots d'Elidibus résonnaient dans mes oreilles, je fermai les yeux et laissai échapper un long soupir.
Ma foi, il avait raison. Lahabrea était depuis longtemps le plus agité, pour ne pas dire le plus téméraire de nous trois. Il ne reculait devant rien pour atteindre son but : voyages entre les mondes, transformations en tout genre... Une fuite en avant qui le conduisait lentement mais sûrement à sa perte. Dernièrement, il s'était employé à provoquer un fléau ombral, alors même que le dernier en date venait d'avoir eu lieu... sous son impulsion.
Son tempérament m'évoquait l'image d'un brasier ardent, inspirée sans doute par toutes ces sublimes entités de feu qu'il avait enfantées, qu'il s'agisse de l'oiseau immortel ou d'Ifritah, l'esprit des flammes. Au zénith de sa carrière, sa flamme à lui était vive, elle était belle – et, comme toute flamme, elle était vouée à s'éteindre après avoir tout consumé.

J'écartai lentement les paupières, et observai attentivement Elidibus.
Son visage était caché sous son masque, à l'exception de sa bouche qu'il gardait rigoureusement fermée, ne laissant transparaître aucune émotion. Sa dévotion autrefois si évidente envers ses camarades était désormais indécelable, à se demander si elle existait encore...

« Emet-Selch ?

- Pardon... C'est juste que tu me rappelles les créatures fabriquées par ce bon vieux Lahabrea...

- Les créatures... fabriquées... ? »

Cette fois, je sentis nettement le trouble pointer à travers ses balbutiements. Sans doute venait-il de réaliser, d'une part, que je n'étais pas aveugle à son amnésie (car bien sûr, il n'avait aucune idée de ce dont je lui parlais), et d'autre part qu'un morceau de lui s'était manifestement volatilisé on ne sait où. Toujours est-il que je le vis serrer les poings.
Depuis que le médiateur avait reparu devant le Concile des Quartorze – moins en tant qu'être humain que personnification d'un puissant désir – les temps avaient changé, et lui avec. Chaque année écoulée lui avait ôté un peu plus de ce qui le définissait jadis.

« Elidibus... Tu es sûr que tu ne veux pas jeter un œil à ton cristal ? »

À l'époque où Lahabrea et lui étaient encore vierges de toute aliénation, les souvenirs que nous avions les uns des autres au sein du Concile étaient consignés dans des cristaux, utiles entre autres à l'éducation des transmigrés. Elidibus aurait pu à tout moment se rafraîchir la mémoire en examinant le sien, mais il ne l'avait jamais fait.
Cette fois encore, il secoua la tête de gauche à droite avant de me répondre :

« Je suis Elidibus. Je sais ce que j'ai à faire, et comment je dois le faire... C'est suffisant. Quand bien même mes souvenirs me reviendraient, je risquerais de les perdre de nouveau en chemin. Ne me force pas à revivre cela encore et encore... surtout si ces souvenirs sont précieux... »

Il semblait si sûr de son fait qu'il aurait été une fois de plus malavisé d'argumenter pour ou contre sa décision. Hausser les épaules de façon ostentatoire et vite changer de sujet, telle était ma seule option. Il m'épargna toutefois cette gageure, en décidant de lui-même de prendre congé. Tandis qu'il incantait un sort de téléportation, il ajouta :

« Je vais retourner dans le monde primitif m'occuper de ce fameux héros qui a eu raison de Lahabrea.

- Techniquement, ce n'est pas ton ennemi si c'est un héros, mais peu importe... C'est noté.

- Je ferai de mon mieux, mais nous ne sommes à l'abri de rien. Continue d'agir de ton côté ; ensemble, tâchons de mettre rapidement un terme à ces temps troublés. »

Avant même que je ne puisse répondre « Non merci, je préfère roupiller un brin », le sort d'Elidibus se déclencha et sa silhouette s'évapora dans l'obscurité. À ce moment-là, j'étais loin de me douter que nous venions de vivre à l'instant notre ultime tête-à-tête.

Et maintenant ?

Maintenant, tous mes charmes sont détruits ; je suis réduit à ma propre force.
Et lorsqu'elle aura disparu à son tour, je ne serai alors plus que poussière emportée par le vent. De moi, il n'y aura plus un souffle, plus rien.

La bataille fut rude, ses conséquences, dramatiques. Il ne pouvait en être autrement. Après tout, l'enjeu, ce souhait que je voulais voir exaucé, c'était tout ce que j'avais.

Aujourd'hui comme hier, les Enfers appellent l'éther. Je ne me suis jamais lassé du spectacle.
Je pense au long passé qui me précède, à ce futur qui me survivra et dont je n'entrevois que des bribes.

Ainsi donc, le dernier acte de cette pièce se jouera sans moi. Pour autant, tous les comédiens n'ont pas quitté la scène. Certains se tiennent encore là, sous des formes inattendues.

Aussi, ne vous levez pas de vos sièges. Restez donc un peu pour voir. Car enfin, l'heure du tomber de rideau n'a pas encore sonné.

Avez-vous entendu ? Je viens de claquer des doigts, moi qui n'ai pourtant plus d'enveloppe charnelle... C'est ma manière de vous inviter à observer, les yeux grands ouverts, le dénouement de cette histoire.
« Emet-Selch ! »

Tandis que je m'apprêtais à quitter le Capitole, une voix me héla depuis l'entrée du bâtiment. J'interrompis ma foulée et me retournai. Comme je pouvais me douter, un jeune homme d'un gabarit relativement petit me rejoignait d'un pas leste. Il était vêtu d'une robe blanche, et son visage était recouvert d'un masque rouge, témoignant son appartenance au Concile des Quatorze. Dès lors, son identité allait de soi : il ne pouvait s'agir que de mon camarade Elidibus.
Au regard interrogateur que je lui jetai, il respira profondément et me demanda sur un ton solennel :

« Tu es au courant du prochain sujet à l'ordre du jour ? Cette histoire de volcan ?

- Oui. Ça parlait d'une grande éruption pour bientôt... mais rien de bien compliqué à gérer, de mémoire. »

Effectivement, on avait rapporté au Concile qu'une certaine île volcanique présentait un éther de feu hautement instable, signe d'une éruption imminente. Et oui, on trouvait bien sur place un village, entouré de vastes champs ; si la prédiction s'avérait exacte, tout serait englouti dans un torrent de poussières et de fumée.
Mais tout de même, il n'y avait pas de quoi en faire un plat. Dans ce cas comme dans tant d'autres, les autochtones avaient sûrement accueilli la nouvelle avec philosophie, nul n'ignorant les lois de la nature. En outre, rien n'empêchait ceux qui le désiraient d'évacuer l'île de leur propre chef. Au Concile, on débattrait, pour le principe, de l'utilité d'une intervention, tout ça pour aboutir à une conclusion strictement identique.
Non... Si Elidibus avait pris la peine de venir me voir en personne pour parler de cette affaire en particulier, c'est qu'il devait y avoir anguille sous roche, ce qui n'était pas pour me rassurer...

« En fait, Azem s'est rendue là-bas. Elle a dit qu'elle allait prévenir l'éruption volcanique. »

Je fronçai les sourcils avec force, comme pour lui rétorquer « Que veux-tu que cela me fasse ? ». Après avoir pris le temps de réprimer mon agacement, j'optai toutefois pour un plus cordial « Ah oui ? Et par quel moyen ? ». Elidibus renchérit alors avec une autre question, toujours avec cet air consciencieux si caractéristique :

« Ifritah, l'esprit des flammes, ça te dit quelque chose ?

- Évidemment. C'est le grand œuvre de Lahabrea, la création dont il est le plus fier. »

À ces mots, Elidibus esquissa un sourire, comme si le verrou du sérieux venait de sauter à la commissure de ses lèvres. « Oh oui, et ce n'est rien de le dire ! », lâcha-t-il avec un enthousiasme non feint. Je pouvais parfaitement sentir à quel point il admirait Lahabrea – à quel point il nous admirait tous.
En temps normal, j'aurais trouvé sa réaction amusante quoiqu'un peu gênante. Mais en l'occurrence, j'essayais surtout de comprendre où il voulait en venir, raison pour laquelle mon front se plissa derechef.

Ifritah, l'esprit des flammes. Une entité fantasmagorique créée à partir d'éther de feu concentré. Je devinais tout à fait comment Azem allait s'y prendre pour empêcher l'éruption de se produire : puisque le volcan débordait d'éther, il lui suffisait de matérialiser toute sa bouillonnante énergie sous cette forme monstrueuse, puis de la disperser dans un endroit sûr – en vainquant la créature, il va sans dire.
Or, elle ne pouvait réaliser ce plan qu'avec l'assentiment d'une personne bien précise : le dépositaire du concept d'Ifritah, son gardien en quelque sorte. Et s'il ne s'agissait pas de Lahabrea lui-même, alors il n'y avait guère qu'une alternative : le directeur du bureau des créations, celui qui a la charge de tous les concepts, et qui se trouvait être mon vieil ami. Sa complicité était le sésame indispensable pour accéder aux idées les mieux gardées.
Je l'imaginais souhaitant bon voyage à Azem avec l'un de ces sourires béats dont il a le secret. Et je m'en amusais intérieurement, si bien que mon masque apparut sur mon visage sans même que je ne m'en rende compte.
Voyant cela, Elidibus comprit qu'il n'avait nul besoin de s'expliquer davantage.

« Je ne me fais pas trop de souci pour Azem, quoique ça pourrait de nouveau barder pour son matricule si la situation lui échappe. Accompagne-la, ça vaut mieux.

- D'accord, je crois que j'ai compris... Et toi alors, tu es sûr que ça va aller ? N'est-ce pas un peu étrange qu'Elidibus le médiateur prenne le parti de l'une des nôtres ?

- Je ne prends parti pour personne. Rien n'a encore été décidé à propos de cette histoire de volcan. Dans le doute, il faut respecter l'opinion de chacun. »

L'aplomb dans sa réponse m'ôta toute envie de le contredire ou d'abonder dans son sens. Je me contentai de hausser les épaules, en me disant qu'Azem était décidément chanceuse de coexister à la même époque qu'un médiateur aussi conciliant.

« Au fait, elle t'a dit pourquoi elle tenait tant à empêcher cette éruption ? », demandai-je à Elidibus avant qu'il ne reparte.

« Pas vraiment... », répondit-il, pensif. Son rôle de médiateur l'astreignant au devoir d'exactitude, sans doute essayait-il de se remémorer en détail sa dernière conversation avec Azem. Il releva bientôt la tête, comme frappé d'un éclair de lucidité, et me divulgua le plus sérieusement du monde, comme on partage quelque secret jalousement gardé :

« Le raisin cultivé sur l'île... Il est absolument délicieux d'après elle. À ses yeux, cela vaut sans doute la peine de préserver cette précieuse denrée, quitte à aller à l'encontre de l'ordre naturel des choses !

- Euh... Si tu le dis... »

Pour ne pas heurter la candeur de mon cher camarade, je me gardai de lui révéler le fond de ma pensée, me jurant toutefois que l'amoureuse du raisin et son complice auraient un jour droit à un sermon appuyé de ma part. Elidibus se permit alors de renchérir, tout aveugle à ma consternation qu'il était : « Il faut dire que les opinions d'Azem sortent toujours des sentiers battus ! ». L'émoi était palpable dans sa voix.

Voilà, en somme, le genre de personne qu'était notre médiateur : un jeune homme tout entier dévoué à son travail, ainsi qu'à ses treize collègues qu'il respectait autant qu'il estimait. Le petit protégé du groupe, celui que tout le monde appréciait. Si bien que lorsque nous comprîmes qu'il était le plus apte à servir de noyau à Zordiarche, même les plus pragmatiques d'entre nous ne pûmes réprimer un pincement au cœur.

Autant vous dire que la chute n'en fut que plus rude au moment de nos retrouvailles inespérées.

Grâce à Zordiarche, la volonté de l'astre, l'humanité venait d'échapper à l'apocalypse... pour mieux se déchirer ensuite autour de la question délicate de son avenir. Si pour la plupart, nous souhaitions faire offrande de vies nouvelles à notre sauveur, afin de ressusciter nos compatriotes qui lui avaient été sacrifiés, d'autres, irréductibles, considéraient au contraire que le futur appartenait justement à ces jeunes pousses.

Et c'est alors même que nous affrontions ce terrible dilemme que quelque chose tomba de Zordiarche. Une masse indéfinie, qui se tortilla deçà delà... avant de prendre progressivement forme humaine, sous nos regards médusés. Quand enfin sa mue fut achevée, cet être étrange esquissa ce qui ressemblait – très vaguement – à un sourire.

« Tout... ira... pour le mieux... Vous ferez les bons choix... Vous mènerez les actions qu'il faut... Moi, Elidibus, je vous y aiderai. »

Puis les années défilèrent, plus que je ne saurais en compter.

Ma mission en tant que Solus, empereur de Garlemald, achevée, je m'en retournai dans la pénombre de l'espace qui sépare les mondes, dans mon antre où m'attendait mon premier long repos depuis des lustres.
Ayant pris soin de laisser mon enveloppe charnelle dans le monde primitif, j'étais alors un être informe, comparable à un esprit errant. Aussi, je décidai d'adopter mon apparence d'antan, de cette époque où j'étais réellement moi-même. J'avais le sentiment qu'en m'endormant sous mes anciens traits, je me débarrasserais tout à fait de cette seconde peau que j'avais dû porter bien trop longtemps.
Appelons cela de l'instinct de conservation, si tant est qu'il restât quoi que ce soit à conserver... À vrai dire, plus d'une fois j'avais même envisagé la solution de facilité, à savoir renoncer définitivement à mon moi authentique. Puis je repensais à l'état dans lequel se trouvaient les deux autres Asciens originels, de quoi me convaincre que mon attachement à ma substantifique moelle n'était pas que sentimental.

« Emet-Selch ! »

Une voix me tira du sommeil. Je l'ignorai, comme pour intimer l'ordre de laisser tranquille un vieil homme fourbu. Ne m'en déplaise, l'importun s'approcha malgré tout et réitéra son appel. Bien que sa voix fut identique à celle qui m'avait hélé à l'entrée du Capitole il y a si longtemps de cela, j'aurais cru entendre quelqu'un d'autre. Peut-être parce que son ton, son attitude, tout chez lui avait radicalement changé entre-temps. Ou peut-être parce qu'il s'était littéralement métamorphosé...
Quoi qu'il en soit, Elidibus, puisque c'était lui, était debout à mes côtés. Tout doucement, il m'annonça :

« Lahabrea n'est plus. »

Cette nouvelle me fit me dresser face à mon interlocuteur qui, lui, se tenait parfaitement immobile. S'ensuivit un long silence, qui en disait long sur le poids des mots qu'il avait employés. « Lahabrea n'est plus. » Si encore il avait parlé de « mort », les implications auraient été bien moindres. Après tout, la « mort » n'est jamais définitive chez nous autres Asciens. Mais cette expression-là sonnait comme une sentence irrévocable.

« Nous savions que cela finirait par arriver tôt ou tard. »

Tandis que les mots d'Elidibus résonnaient dans mes oreilles, je fermai les yeux et laissai échapper un long soupir.
Ma foi, il avait raison. Lahabrea était depuis longtemps le plus agité, pour ne pas dire le plus téméraire de nous trois. Il ne reculait devant rien pour atteindre son but : voyages entre les mondes, transformations en tout genre... Une fuite en avant qui le conduisait lentement mais sûrement à sa perte. Dernièrement, il s'était employé à provoquer un fléau ombral, alors même que le dernier en date venait d'avoir eu lieu... sous son impulsion.
Son tempérament m'évoquait l'image d'un brasier ardent, inspirée sans doute par toutes ces sublimes entités de feu qu'il avait enfantées, qu'il s'agisse de l'oiseau immortel ou d'Ifritah, l'esprit des flammes. Au zénith de sa carrière, sa flamme à lui était vive, elle était belle – et, comme toute flamme, elle était vouée à s'éteindre après avoir tout consumé.

J'écartai lentement les paupières, et observai attentivement Elidibus.
Son visage était caché sous son masque, à l'exception de sa bouche qu'il gardait rigoureusement fermée, ne laissant transparaître aucune émotion. Sa dévotion autrefois si évidente envers ses camarades était désormais indécelable, à se demander si elle existait encore...

« Emet-Selch ?

- Pardon... C'est juste que tu me rappelles les créatures fabriquées par ce bon vieux Lahabrea...

- Les créatures... fabriquées... ? »

Cette fois, je sentis nettement le trouble pointer à travers ses balbutiements. Sans doute venait-il de réaliser, d'une part, que je n'étais pas aveugle à son amnésie (car bien sûr, il n'avait aucune idée de ce dont je lui parlais), et d'autre part qu'un morceau de lui s'était manifestement volatilisé on ne sait où. Toujours est-il que je le vis serrer les poings.
Depuis que le médiateur avait reparu devant le Concile des Quartorze – moins en tant qu'être humain que personnification d'un puissant désir – les temps avaient changé, et lui avec. Chaque année écoulée lui avait ôté un peu plus de ce qui le définissait jadis.

« Elidibus... Tu es sûr que tu ne veux pas jeter un œil à ton cristal ? »

À l'époque où Lahabrea et lui étaient encore vierges de toute aliénation, les souvenirs que nous avions les uns des autres au sein du Concile étaient consignés dans des cristaux, utiles entre autres à l'éducation des transmigrés. Elidibus aurait pu à tout moment se rafraîchir la mémoire en examinant le sien, mais il ne l'avait jamais fait.
Cette fois encore, il secoua la tête de gauche à droite avant de me répondre :

« Je suis Elidibus. Je sais ce que j'ai à faire, et comment je dois le faire... C'est suffisant. Quand bien même mes souvenirs me reviendraient, je risquerais de les perdre de nouveau en chemin. Ne me force pas à revivre cela encore et encore... surtout si ces souvenirs sont précieux... »

Il semblait si sûr de son fait qu'il aurait été une fois de plus malavisé d'argumenter pour ou contre sa décision. Hausser les épaules de façon ostentatoire et vite changer de sujet, telle était ma seule option. Il m'épargna toutefois cette gageure, en décidant de lui-même de prendre congé. Tandis qu'il incantait un sort de téléportation, il ajouta :

« Je vais retourner dans le monde primitif m'occuper de cette fameuse héroïne qui a eu raison de Lahabrea.

- Techniquement, ce n'est pas ton ennemie si c'est une héroïne, mais peu importe... C'est noté.

- Je ferai de mon mieux, mais nous ne sommes à l'abri de rien. Continue d'agir de ton côté ; ensemble, tâchons de mettre rapidement un terme à ces temps troublés. »

Avant même que je ne puisse répondre « Non merci, je préfère roupiller un brin », le sort d'Elidibus se déclencha et sa silhouette s'évapora dans l'obscurité. À ce moment-là, j'étais loin de me douter que nous venions de vivre à l'instant notre ultime tête-à-tête.

Et maintenant ?

Maintenant, tous mes charmes sont détruits ; je suis réduit à ma propre force.
Et lorsqu'elle aura disparu à son tour, je ne serai alors plus que poussière emportée par le vent. De moi, il n'y aura plus un souffle, plus rien.

La bataille fut rude, ses conséquences, dramatiques. Il ne pouvait en être autrement. Après tout, l'enjeu, ce souhait que je voulais voir exaucé, c'était tout ce que j'avais.

Aujourd'hui comme hier, les Enfers appellent l'éther. Je ne me suis jamais lassé du spectacle.
Je pense au long passé qui me précède, à ce futur qui me survivra et dont je n'entrevois que des bribes.

Ainsi donc, le dernier acte de cette pièce se jouera sans moi. Pour autant, tous les comédiens n'ont pas quitté la scène. Certains se tiennent encore là, sous des formes inattendues.

Aussi, ne vous levez pas de vos sièges. Restez donc un peu pour voir. Car enfin, l'heure du tomber de rideau n'a pas encore sonné.

Avez-vous entendu ? Je viens de claquer des doigts, moi qui n'ai pourtant plus d'enveloppe charnelle... C'est ma manière de vous inviter à observer, les yeux grands ouverts, le dénouement de cette histoire.