The Lodestone

Entre ombre et lumière

Le dormeur de Wolekdorf

Guerrier de la LumièreGuerrier de la LumièreGuerrier de la LumièreGuerrière de la LumièreGuerrière de la LumièreGuerrière de la Lumière

Le sang des ancêtres coule dans les veines de Seto, et la résurgence de leur pouvoir lui a permis de grandement dépasser l'espérance de vie de ses congénères. Tout rejeton des aïeux qu'il soit cependant, il ne s'est pas soustrait à l'emprise du temps ; un voile flou couvre désormais son regard, et ses ailes ont perdu la droiture de leur jeunesse. Voilà un bon moment que le doyen des amaros de Wolekdorf a franchi la barre des cent ans, et ses siestes se font de plus en plus longues et profondes. Aujourd'hui comme hier, le parfum sucré des fleurs le berce dans une méridienne qui lui rappelle avec nostalgie une autre époque.


Il revoit Nabaath Areng, la capitale de l'Amh Araeng d'antan.

Les puissants rayons du soleil dardaient sur la ville, et au coin d'une rue, un amaro chétif courbait l'échine sous leur poids. Il aurait dû être dans la fleur de l'âge, mais des années de privation et un quotidien de surmenage l'avaient rendu rachitique. S'il restait les pattes collées sur le dallage brûlant, c'est parce que son propriétaire ne s'était pas donné la peine de le détacher de sa charrette. Il ne s'en plaignait pas trop néanmoins, car tout repos est bon à prendre quand le tourmenteur se fait obéir à coups de fouet.

Il remarqua un Hume maigrelet sortir à grands pas de la maçonnerie d'en face.

« (Mon maître est de retour.) »

L'homme tenait dans la main un martinet, son favori, tramé de tendons de lézard pour infliger des punitions plus cruelles. L'amaro se gardait bien de lui désobéir, car l'agonie que cet instrument de torture pouvait infliger était gravée dans sa chair.

« (Il va encore me frapper...) »

L'amaro ferma les yeux pour se préparer à la vague de douleur. Allait-elle s'abattre sur le cou, les épaules, l'échine ou le croupion ? Tout sauf le visage, priait-il, mais aucun claquement ne retentit. Il ouvrit craintivement les paupières et découvrit avec surprise le dos d'un jeune guerrier qui s'était interposé entre lui et son maître.

« On se rencontre enfin, mon cher Lamunth ! Ah, mais tu préfères peut-être que j'utilise ton petit surnom, le Renard de jade... »

Seto ne s'appelait pas encore Seto, mais lui et l'aventurier baptisé Ardbert venaient de se rencontrer. Il allait néanmoins leur falloir un peu plus de temps avant qu'ils ne deviennent d'inséparables partenaires.
Un faussaire sévissait depuis plusieurs mois sur les marchés de Nabaath Areng. Ses contrefaçons de joailleries pouvaient duper les meilleurs experts du royaume et mettaient sens dessus dessous le commerce de la pierre précieuse. Les honnêtes bijoutiers avaient baptisé ce mystérieux malfrat le Renard de jade, et avaient placé une prime faramineuse sur sa tête afin de s'en voir débarrassés.

Des aventuriers des quatre coins du monde, alléchés par la grasse récompense, avaient mené l'enquête. Mais même si certains parvenaient souvent à acquérir des contrefaçons du fameux renard, nul n'en attrapait jamais la queue. Tout du moins, jusqu'à ce qu'un duo de petits nouveaux se lance sur sa trace...

Ardbert et Lamitt furent ceux qui déjouèrent l'ingénieux sort d'illusion grâce auquel Lamunth éludait ses poursuivants. Ils avaient pour l'occasion fait équipe avec un guerrier vétéran, un ancien chevalier royal du nom de Branden, et tous les trois avaient réussi à mettre en cage le Renard de jade.
Branden ne rejoignit officiellement l'équipe que plus tard, quand Lamitt, voyant bien que le chevalier aurait tôt fait de dilapider son argent en boisson, lui proposa de lui remettre sa part de la récompense en plusieurs fois. Mais ça, c'est une autre histoire...

Et Ardbert, que fit-il de son premier pactole ? Eh bien, il n'y réfléchit même pas. Dès qu'il entendit dire que l'amaro décharné de Lamunth avait été saisi par les autorités de Nabaath Areng, il courut négocier pour le racheter.

Lorsqu'il rentra avec lui à l'auberge, le pauvre animal s'écroula de fatigue, ce qui ne manqua pas de faire tiquer Branden.

« Attends, tu comptes pas l'emmener en voyage avec nous, quand même ? Regarde-le, il a que la peau sur les os. Il te claquera entre les doigts avant d'avoir passé les portes de la ville. Je suis sûr que même cuit à la broche, on en tirerait pas assez pour faire un repas ! »

L'amaro réagit à ces railleries par un blatèrement sourd, comme s'il en avait compris le sens. Ardbert, quant à lui, se contenta de répondre d'humeur égale en caressant le menton de son nouveau compagnon.

« Hmpf, tu es trop malin pour finir dans une assiette, pas vrai, Seto ? N'écoute pas ce vieux grincheux. On lui rabattra le caquet bien assez tôt. »

Ardbert avait toujours eu bon cœur. Mais il ne s’était pas attaché au pauvre amaro uniquement parce que l’animal risquait l’euthanasie. Il avait surtout aperçu un éclat d'intelligence dans son regard.

Né dans un village sur les hauteurs d'une petite île au large de Kholusia, Ardbert avait grandi sans autre enfant de son âge à ses côtés et avait été élevé par les bêtes sauvages plus que par son propre grand-père. Cet unique parent lui avait néanmoins inculqué tout ce qu'il savait sur la montagne et sa faune, y compris sur le comportement des amaros domestiques. Ainsi, quand Seto s'assit juste après être arrivé à l'auberge, Ardbert n'y vit pas de la paresse, mais un habile geste d'autopréservation, qui lui avait permis de conserver ses forces pour mieux supporter les supplices infligés par son ancien maître.

« Fiiiuuuiiii ! Allez, mon beau ! À toi de jouer ! »

Au sifflement d'Ardbert, Seto s'étala de tout son long au milieu des terres arides de la plaine d'Ambre, pendant que son nouveau maître, Branden et Lamitt se camouflaient à proximité derrière un rocher. Ce jour-là, il devait servir d'appât pour attirer une meute de coyotes qui attaquaient les caravanes de la région.

« Ton amaro a pas assez de viande sur sa carcasse pour attirer un coyote solitaire, encore moins une meute... », maugréa Branden tout en se cambrant tant bien que mal pour éviter que sa tête ne dépasse.

Seto ne savait toujours pas quoi penser de son nouveau propriétaire. Lui n'utilisait jamais le fouet et le traitait avec gentillesse. Il lui procurait eau, nourriture et allait même jusqu'à le peigner. Et Seto se surprenait parfois à rêvasser lorsqu'il lui caressait le menton. Il ne comprenait pas. Ardbert l'entraînait à exécuter de nouveaux tours, et ne sachant sur quelle patte danser, Seto les avait retenus. Mais voilà qu'aujourd'hui, il le livrait en pâture à des bêtes sauvages !

« (Je m'en doutais. Les humains ne sont pas dignes de confiance...) »

Les coyotes avaient montré le bout de leur truffe, et Seto s'était affaissé un peu plus, comme s'il avait perdu espoir. Son maître avait-il été aux petits soins avec lui seulement dans le but d'en faire un meilleur appât ?

« C'est bien, Seto ! Rejoins-nous, maintenant ! »

Ardbert bondit de derrière le rocher hache à la main et se précipita vers lui. Il ne l'avait pas abandonné. Seto se releva en un éclair et galopa à toute allure en direction de son maître. Un autre amaro aurait pris son envol, mais les séquelles des brimades qu'il avait endurées l'en empêchaient encore. Il dévala donc la plaine en battant disgracieusement des ailes sans jamais quitter le sol, ce qui fit éclater de rire Branden.

« Bwahahaha ! Regardez-le ! On dirait une grosse poule ! »

« (Le gros se paie encore ma tête) », pensa Seto. Il modifia alors brusquement sa trajectoire, fonça vers Branden et fit un ultime effort pour lui sauter par-dessus. L'instant d'après, les coyotes avaient changé de proie.

« Quoi !? Rah, sale volaille ! »

C'était au tour du chevalier de galoper un peu.

L'équipe d'aventuriers accomplit ainsi sa mission et empocha la récompense promise.

Les chasses aux monstres se succédèrent. Afin d'attirer la cible, Seto jouait tantôt le rôle de la proie facile, tantôt celui du concurrent pour un morceau de territoire. Son plus grand instant de gloire fut probablement la fois où le groupe d'aventuriers avait été engagé pour terrasser l'énorme phorusrhacos qui régnait en maître sur les collines d'Ambre. À la surprise de tous, y compris d'Ardbert, Seto imita à la perfection le cri de la femelle de l'espèce, une prestation qui força l'insaisissable animal à sortir de sa cachette. Ils parvinrent à le blesser, puis l'acculèrent dans son nid pour lui donner le coup fatal.

La Naine Lamitt, son casque fermement vissé sur la tête malgré la chaleur torride, remarqua quelque chose en fouillant l'antre de la bête.

« Hé ! Regardez ça ! Ça pourrait avoir de la valeur, non ?, lança-t-elle à ses deux compagnons.

- Wouah, tu m'étonnes ! Ça doit être vrai ce qu'on dit, les phorusrhacos aiment ce qui brille ! »

Au milieu des feuilles mortes qui constituaient le nid de l'animal, chatoyaient différents bijoux forgés en métaux précieux. L'un d'entre eux, une sorte de gros médaillon en or, attira l'œil de Branden. Il s'en saisit et leva le bras bien haut pour accrocher les reflets du soleil.

« C'est une médaille que la famille royale de Nabaath Areng remet à ses généraux les plus émérites. Quel éclat... J'en suis presque ébloui... On n'en voit plus des comme ça de nos jours, celle-ci doit avoir plus de deux cents ans. Le phorusrhacos aura saccagé une tombe ou l'aura arraché à une de ses victimes. En tout cas, un antiquaire me la reprendra à très bon prix ! »

Branden, tout sourire, allait ranger dans sa poche son précieux trésor, quand la main d'Ardbert vint interrompre son geste.

« Attends une seconde, Branden. Tu ne crois pas que la part du lion devrait revenir au héros du jour ?

- Dis donc, j'ai bloqué la plus furieuse des attaques du bestiau et lui ai tranché la tête. Si ça fait pas de moi le lion de l'histoire, j'aimerais bien savoir qui c'est.

- Loin de moi l'idée de diminuer ton mérite. Je pense simplement que cette récompense devrait revenir à celui qui a appâté notre cible au plus près de nos lames. J'ai nommé, notre fier Seto ! »

Ardbert dénoua alors le cordon en cuir de son escarcelle, puis il s'en servit pour transformer la médaille en un pendentif qu'il accrocha autour du cou de son fidèle compagnon.

« On ne pourrait pas rêver meilleur partenaire que toi ! »

Seto souffla vivement par les narines comme pour manifester son contentement, peut-être même sa fierté.

« Hé hé, je pense aussi que tu la mérites. De toute façon, Branden aurait accompli le miracle de transformer l'or en vin d'ici demain si on la lui avait laissée », dit Lamitt en rigolant, tandis que Branden levait les bras en signe de résignation.

- C'est bon, c'est bon ! Seto peut la garder. Tss... Il cache bien son jeu pour un amaro, je vous jure ! »

Et c'est ainsi que Seto fut considéré comme le partenaire officiel d'Ardbert au sein du groupe. Les quatre compagnons continuèrent ensuite de jouer les exterminateurs en Amh Araeng, jusqu'à ce qu'une chasseuse mystelle répondant au nom de Renda-Rae entende parler d'eux et se décide à les rejoindre.

L'équipe accueillit un nouveau membre à Grand-Lac en la personne de Cylva, une guerrière aux cheveux de cendre à la recherche d'une jeune noble portée disparue. Enfin, elle se retrouva au complet lorsqu'Ardbert et ses amis retournèrent en Amh Araeng, où ce fut au tour de Nyelbert, un mage solitaire convoitant la même récompense, de les rejoindre.


Pour Seto, ce fut un voyage fait de rencontres, souvent éprouvant, pénible et mélancolique, mais néanmoins merveilleux.


Il se réveille, et s'étonne un instant de sentir le poids de sa médaille autour du cou. Il croyait l'avoir perdue pour de bon lors de son affrontement contre ce purgateur venu rôder trop près de Wolekdorf. Le cordon en cuir, devenu trop court pour son corps d'adulte, avait rompu, et le bijou qu'il portait était allé s'abîmer au fond du lac. Heureusement, cet homme qu'il rencontra plus tard le lui avait restitué.

Il était ensuite allé demander aux Pixies de Lydha Lran de lui confectionner un nouveau cordon. Les petites malignes auraient-elles profité de ce moment pour lui jeter un charme de narcose ? Toujours est-il que cette sieste lui a redonné le goût du voyage.

Après toutes ces années, il ne parcourra sans doute pas le monde comme il le faisait naguère, mais un survol du lac devrait être à sa portée. Il se dit aussi qu'il irait remercier en passant les Pixies tisseuses de rêves à qui il doit sûrement ce doux songe.

Le vieil amaro déploie ses imposantes ailes. Il part pour une nouvelle aventure, courte et adaptée à son âge, mais hormis cela, comme celles d'autrefois.
Le sang des ancêtres coule dans les veines de Seto, et la résurgence de leur pouvoir lui a permis de grandement dépasser l'espérance de vie de ses congénères. Tout rejeton des aïeux qu'il soit cependant, il ne s'est pas soustrait à l'emprise du temps ; un voile flou couvre désormais son regard, et ses ailes ont perdu la droiture de leur jeunesse. Voilà un bon moment que le doyen des amaros de Wolekdorf a franchi la barre des cent ans, et ses siestes se font de plus en plus longues et profondes. Aujourd'hui comme hier, le parfum sucré des fleurs le berce dans une méridienne qui lui rappelle avec nostalgie une autre époque.


Il revoit Nabaath Areng, la capitale de l'Amh Araeng d'antan.

Les puissants rayons du soleil dardaient sur la ville, et au coin d'une rue, un amaro chétif courbait l'échine sous leur poids. Il aurait dû être dans la fleur de l'âge, mais des années de privation et un quotidien de surmenage l'avaient rendu rachitique. S'il restait les pattes collées sur le dallage brûlant, c'est parce que son propriétaire ne s'était pas donné la peine de le détacher de sa charrette. Il ne s'en plaignait pas trop néanmoins, car tout repos est bon à prendre quand le tourmenteur se fait obéir à coups de fouet.

Il remarqua un Hume maigrelet sortir à grands pas de la maçonnerie d'en face.

« (Mon maître est de retour.) »

L'homme tenait dans la main un martinet, son favori, tramé de tendons de lézard pour infliger des punitions plus cruelles. L'amaro se gardait bien de lui désobéir, car l'agonie que cet instrument de torture pouvait infliger était gravée dans sa chair.

« (Il va encore me frapper...) »

L'amaro ferma les yeux pour se préparer à la vague de douleur. Allait-elle s'abattre sur le cou, les épaules, l'échine ou le croupion ? Tout sauf le visage, priait-il, mais aucun claquement ne retentit. Il ouvrit craintivement les paupières et découvrit avec surprise le dos d'un jeune guerrier qui s'était interposé entre lui et son maître.

« On se rencontre enfin, mon cher Lamunth ! Ah, mais tu préfères peut-être que j'utilise ton petit surnom, le Renard de jade... »

Seto ne s'appelait pas encore Seto, mais lui et l'aventurier baptisé Ardbert venaient de se rencontrer. Il allait néanmoins leur falloir un peu plus de temps avant qu'ils ne deviennent d'inséparables partenaires.
Un faussaire sévissait depuis plusieurs mois sur les marchés de Nabaath Areng. Ses contrefaçons de joailleries pouvaient duper les meilleurs experts du royaume et mettaient sens dessus dessous le commerce de la pierre précieuse. Les honnêtes bijoutiers avaient baptisé ce mystérieux malfrat le Renard de jade, et avaient placé une prime faramineuse sur sa tête afin de s'en voir débarrassés.

Des aventuriers des quatre coins du monde, alléchés par la grasse récompense, avaient mené l'enquête. Mais même si certains parvenaient souvent à acquérir des contrefaçons du fameux renard, nul n'en attrapait jamais la queue. Tout du moins, jusqu'à ce qu'un duo de petits nouveaux se lance sur sa trace...

Ardbert et Lamitt furent ceux qui déjouèrent l'ingénieux sort d'illusion grâce auquel Lamunth éludait ses poursuivants. Ils avaient pour l'occasion fait équipe avec un guerrier vétéran, un ancien chevalier royal du nom de Branden, et tous les trois avaient réussi à mettre en cage le Renard de jade.
Branden ne rejoignit officiellement l'équipe que plus tard, quand Lamitt, voyant bien que le chevalier aurait tôt fait de dilapider son argent en boisson, lui proposa de lui remettre sa part de la récompense en plusieurs fois. Mais ça, c'est une autre histoire...

Et Ardbert, que fit-il de son premier pactole ? Eh bien, il n'y réfléchit même pas. Dès qu'il entendit dire que l'amaro décharné de Lamunth avait été saisi par les autorités de Nabaath Areng, il courut négocier pour le racheter.

Lorsqu'il rentra avec lui à l'auberge, le pauvre animal s'écroula de fatigue, ce qui ne manqua pas de faire tiquer Branden.

« Attends, tu comptes pas l'emmener en voyage avec nous, quand même ? Regarde-le, il a que la peau sur les os. Il te claquera entre les doigts avant d'avoir passé les portes de la ville. Je suis sûr que même cuit à la broche, on en tirerait pas assez pour faire un repas ! »

L'amaro réagit à ces railleries par un blatèrement sourd, comme s'il en avait compris le sens. Ardbert, quant à lui, se contenta de répondre d'humeur égale en caressant le menton de son nouveau compagnon.

« Hmpf, tu es trop malin pour finir dans une assiette, pas vrai, Seto ? N'écoute pas ce vieux grincheux. On lui rabattra le caquet bien assez tôt. »

Ardbert avait toujours eu bon cœur. Mais il ne s’était pas attaché au pauvre amaro uniquement parce que l’animal risquait l’euthanasie. Il avait surtout aperçu un éclat d'intelligence dans son regard.

Né dans un village sur les hauteurs d'une petite île au large de Kholusia, Ardbert avait grandi sans autre enfant de son âge à ses côtés et avait été élevé par les bêtes sauvages plus que par son propre grand-père. Cet unique parent lui avait néanmoins inculqué tout ce qu'il savait sur la montagne et sa faune, y compris sur le comportement des amaros domestiques. Ainsi, quand Seto s'assit juste après être arrivé à l'auberge, Ardbert n'y vit pas de la paresse, mais un habile geste d'autopréservation, qui lui avait permis de conserver ses forces pour mieux supporter les supplices infligés par son ancien maître.

« Fiiiuuuiiii ! Allez, mon beau ! À toi de jouer ! »

Au sifflement d'Ardbert, Seto s'étala de tout son long au milieu des terres arides de la plaine d'Ambre, pendant que son nouveau maître, Branden et Lamitt se camouflaient à proximité derrière un rocher. Ce jour-là, il devait servir d'appât pour attirer une meute de coyotes qui attaquaient les caravanes de la région.

« Ton amaro a pas assez de viande sur sa carcasse pour attirer un coyote solitaire, encore moins une meute... », maugréa Branden tout en se cambrant tant bien que mal pour éviter que sa tête ne dépasse.

Seto ne savait toujours pas quoi penser de son nouveau propriétaire. Lui n'utilisait jamais le fouet et le traitait avec gentillesse. Il lui procurait eau, nourriture et allait même jusqu'à le peigner. Et Seto se surprenait parfois à rêvasser lorsqu'il lui caressait le menton. Il ne comprenait pas. Ardbert l'entraînait à exécuter de nouveaux tours, et ne sachant sur quelle patte danser, Seto les avait retenus. Mais voilà qu'aujourd'hui, il le livrait en pâture à des bêtes sauvages !

« (Je m'en doutais. Les humains ne sont pas dignes de confiance...) »

Les coyotes avaient montré le bout de leur truffe, et Seto s'était affaissé un peu plus, comme s'il avait perdu espoir. Son maître avait-il été aux petits soins avec lui seulement dans le but d'en faire un meilleur appât ?

« C'est bien, Seto ! Rejoins-nous, maintenant ! »

Ardbert bondit de derrière le rocher hache à la main et se précipita vers lui. Il ne l'avait pas abandonné. Seto se releva en un éclair et galopa à toute allure en direction de son maître. Un autre amaro aurait pris son envol, mais les séquelles des brimades qu'il avait endurées l'en empêchaient encore. Il dévala donc la plaine en battant disgracieusement des ailes sans jamais quitter le sol, ce qui fit éclater de rire Branden.

« Bwahahaha ! Regardez-le ! On dirait une grosse poule ! »

« (Le gros se paie encore ma tête) », pensa Seto. Il modifia alors brusquement sa trajectoire, fonça vers Branden et fit un ultime effort pour lui sauter par-dessus. L'instant d'après, les coyotes avaient changé de proie.

« Quoi !? Rah, sale volaille ! »

C'était au tour du chevalier de galoper un peu.

L'équipe d'aventuriers accomplit ainsi sa mission et empocha la récompense promise.

Les chasses aux monstres se succédèrent. Afin d'attirer la cible, Seto jouait tantôt le rôle de la proie facile, tantôt celui du concurrent pour un morceau de territoire. Son plus grand instant de gloire fut probablement la fois où le groupe d'aventuriers avait été engagé pour terrasser l'énorme phorusrhacos qui régnait en maître sur les collines d'Ambre. À la surprise de tous, y compris d'Ardbert, Seto imita à la perfection le cri de la femelle de l'espèce, une prestation qui força l'insaisissable animal à sortir de sa cachette. Ils parvinrent à le blesser, puis l'acculèrent dans son nid pour lui donner le coup fatal.

La Naine Lamitt, son casque fermement vissé sur la tête malgré la chaleur torride, remarqua quelque chose en fouillant l'antre de la bête.

« Hé ! Regardez ça ! Ça pourrait avoir de la valeur, non ?, lança-t-elle à ses deux compagnons.

- Wouah, tu m'étonnes ! Ça doit être vrai ce qu'on dit, les phorusrhacos aiment ce qui brille ! »

Au milieu des feuilles mortes qui constituaient le nid de l'animal, chatoyaient différents bijoux forgés en métaux précieux. L'un d'entre eux, une sorte de gros médaillon en or, attira l'œil de Branden. Il s'en saisit et leva le bras bien haut pour accrocher les reflets du soleil.

« C'est une médaille que la famille royale de Nabaath Areng remet à ses généraux les plus émérites. Quel éclat... J'en suis presque ébloui... On n'en voit plus des comme ça de nos jours, celle-ci doit avoir plus de deux cents ans. Le phorusrhacos aura saccagé une tombe ou l'aura arraché à une de ses victimes. En tout cas, un antiquaire me la reprendra à très bon prix ! »

Branden, tout sourire, allait ranger dans sa poche son précieux trésor, quand la main d'Ardbert vint interrompre son geste.

« Attends une seconde, Branden. Tu ne crois pas que la part du lion devrait revenir au héros du jour ?

- Dis donc, j'ai bloqué la plus furieuse des attaques du bestiau et lui ai tranché la tête. Si ça fait pas de moi le lion de l'histoire, j'aimerais bien savoir qui c'est.

- Loin de moi l'idée de diminuer ton mérite. Je pense simplement que cette récompense devrait revenir à celui qui a appâté notre cible au plus près de nos lames. J'ai nommé, notre fier Seto ! »

Ardbert dénoua alors le cordon en cuir de son escarcelle, puis il s'en servit pour transformer la médaille en un pendentif qu'il accrocha autour du cou de son fidèle compagnon.

« On ne pourrait pas rêver meilleur partenaire que toi ! »

Seto souffla vivement par les narines comme pour manifester son contentement, peut-être même sa fierté.

« Hé hé, je pense aussi que tu la mérites. De toute façon, Branden aurait accompli le miracle de transformer l'or en vin d'ici demain si on la lui avait laissée », dit Lamitt en rigolant, tandis que Branden levait les bras en signe de résignation.

- C'est bon, c'est bon ! Seto peut la garder. Tss... Il cache bien son jeu pour un amaro, je vous jure ! »

Et c'est ainsi que Seto fut considéré comme le partenaire officiel d'Ardbert au sein du groupe. Les quatre compagnons continuèrent ensuite de jouer les exterminateurs en Amh Araeng, jusqu'à ce qu'une chasseuse mystelle répondant au nom de Renda-Rae entende parler d'eux et se décide à les rejoindre.

L'équipe accueillit un nouveau membre à Grand-Lac en la personne de Cylva, une guerrière aux cheveux de cendre à la recherche d'une jeune noble portée disparue. Enfin, elle se retrouva au complet lorsqu'Ardbert et ses amis retournèrent en Amh Araeng, où ce fut au tour de Nyelbert, un mage solitaire convoitant la même récompense, de les rejoindre.


Pour Seto, ce fut un voyage fait de rencontres, souvent éprouvant, pénible et mélancolique, mais néanmoins merveilleux.

Il se réveille, et s'étonne un instant de sentir le poids de sa médaille autour du cou. Il croyait l'avoir perdue pour de bon lors de son affrontement contre ce purgateur venu rôder trop près de Wolekdorf. Le cordon en cuir, devenu trop court pour son corps d'adulte, avait rompu, et le bijou qu'il portait était allé s'abîmer au fond du lac. Heureusement, cette femme qu'il rencontra plus tard le lui avait restitué.

Il était ensuite allé demander aux Pixies de Lydha Lran de lui confectionner un nouveau cordon. Les petites malignes auraient-elles profité de ce moment pour lui jeter un charme de narcose ? Toujours est-il que cette sieste lui a redonné le goût du voyage.

Après toutes ces années, il ne parcourra sans doute pas le monde comme il le faisait naguère, mais un survol du lac devrait être à sa portée. Il se dit aussi qu'il irait remercier en passant les Pixies tisseuses de rêves à qui il doit sûrement ce doux songe.

Le vieil amaro déploie ses imposantes ailes. Il part pour une nouvelle aventure, courte et adaptée à son âge, mais hormis cela, comme celles d'autrefois.