The Lodestone

Entre ombre et lumière

Une larme telle une rivière


Il y a plus d'un siècle de cela, en un temps où la pernicieuse Lumière n'avait pas encore submergé les cieux de Norvrandt...

S'éclairant à l'aide des rayons de la lune qui perçaient la claire-voie, un individu corpulent de petite taille scrutait minutieusement une fiole. La passion du chercheur se lisait aisément dans son regard, mais sa physionomie ne laissait aucun doute : il ne s'agissait ni d'un Drahn, ni d'un Galdjent, les deux peuples alliés prééminents dans le royaume de Voeburt. En effet, c'était un jeune Nu Mou nommé Beq Lugg.
Déterminé à dévoiler au grand jour les mystères de l'âme humaine au nom du progrès scientifique, il avait réussi à convaincre la famille royale de lui allouer une chambre dans un recoin du château de Gruenes Licht, où il se terrait du matin au soir pour se consacrer corps et âme à son labeur. Son esprit en était tellement obnubilé qu'il lui arrivait souvent de rester éveillé jusqu'au milieu de la nuit, et c'est justement à l'une de ces occasions qu'il reçut une visite pour le moins inattendue à une heure aussi tardive.
Devant lui se tenait Pauldia, la fille cadette de la famille royale de Voeburt.
La jeune et affable Drahn était curieuse comme un chat, et la présence près d'elle d'un érudit nu mou qui n'avait que faire du luxe omniprésent dans le château avait mis ses sens en éveil. Elle venait frapper à sa porte aussi souvent que possible pour lui raconter ses journées, et prenait congé aussitôt qu'elle avait terminé son histoire.
Or, cette nuit-là, elle restait curieusement bouche cousue.
Beq Lugg fronça les sourcils en remarquant sa mine déconfite.

« Quelque chose ne va pas, Pia ? »

Appeler un membre de la famille royale par son surnom amusait particulièrement le Nu Mou, mais le regard fébrile de Son Altesse lui fit reprendre son sérieux.

« Ça y est, j'ai compris... C'est à propos de la princesse Sauldia qui vient d'hériter des trois grands trésors du royaume, n'est-ce pas ? La cadette que vous êtes voit cela comme une injustice, peut-être ? »

Beq Lugg était tout le contraire d'un mondain, mais aucun sujet du royaume ne pouvait se permettre d'ignorer certaines coutumes. Dans ce cas précis, il faisait référence aux trois insignes royaux ornés du Loup à deux têtes que les souverains de Voeburt se transmettaient depuis des générations. Sauldia, la sœur aînée de Pauldia, venait tout juste d'en recevoir la garde, ce qui impliquait qu'elle monterait tôt ou tard sur le trône.

« Vous vous méprenez sur mon compte, mon ami ! Ma sœur est l'héritière légitime au sein de notre famille, et mon devoir est de la soutenir afin qu'elle puisse s'acquitter au mieux de ses responsabilités. Non, le problème vient de mon père... qui veut me donner en mariage à je ne sais qui ! »

De chaudes larmes de chagrin dégringolaient sur les joues de la jeune fille, et Beq Lugg regretta aussitôt son sarcasme à peine voilé. Selon ses congénères, les humains avaient toujours été excessivement avides de pouvoir, mais il se félicita de constater que chaque règle avait ses exceptions.
Tout à coup, alors qu'il se creusait la cervelle pour trouver le moyen idéal de consoler l'éplorée demoiselle, de nouveaux coups inattendus retentirent sur la porte d'entrée, et un Drahn émacié vêtu d'une robe blanche pénétra dans la pièce sans même attendre qu'on l'y ait invité. C'était Tadric, mage de la cour de son état, qui prit soin d'attirer l'attention encore davantage en prenant la parole sur un ton prodigieusement théâtral.

« Votre Altesse, vos sentiments sont tout naturels, mais puis-je me permettre de vous rappeler que votre père agit ainsi uniquement pour le bien du royaume et de votre chère sœur ? En vous mariant à l'étranger, il consolide non seulement le pouvoir de son héritière, mais aussi le rayonnement de votre famille au sein des autres nations. »

Surprise par cette irruption aussi abrupte que cavalière, Pauldia mit un léger instant avant de revenir totalement sur terre.

« B-bien sûr... Je n'en doute pas le moins du monde... Père ne ferait jamais rien qui pourrait nous nuire, mais... je ne peux m'empêcher de...
- Allons, allons, calmez-vous. Je sais très bien ce que vous ressentez. Un mariage basé sur les convenances et la politique ne peut jamais être source de bonheur véritable, n'est-ce pas ? Laissez-moi en toucher mot à Sa Majesté. Je suis sûr qu'il saura se montrer compréhensif si je lui fais personnellement part de vos tourments. »

Le visage de la jeune noble retrouva enfin ses couleurs naturelles.

« Vraiment, vous feriez ça ? Merci, merci beaucoup, Tadric ! Heureusement que vous êtes là pour me réconforter... Je ne peux pas en dire autant de chaque personne présente dans cette pièce ! »

Beq Lugg poussa un soupir en entendant la princesse ricaner en tapinois.

Quelques jours plus tard, Pauldia était de retour dans le « laboratoire » de Beq Lugg pour lui faire un compte rendu détaillé des événements depuis leur dernière rencontre. La manœuvre de Tadric s'était de toute évidence soldée par un succès, puisque le roi Roaldric avait abandonné l'idée de lui trouver un époux. Toutefois, il consentait à la garder dans le palais royal à une seule condition : elle devait renoncer aux privilèges dus à son rang et rejoindre celui des mages de la cour.

« Je n'ai aucun don particulier pour la magie a priori, et c'est pourquoi j'ai résolu de vous demander conseil. En fait, je me suis souvenue de ce que vous disiez l'autre jour à propos de l'avancée de votre étude de l'âme... Comme quoi vous auriez découvert le moyen de faire fleurir les talents cachés enfouis en chacun de nous... C'est la raison pour laquelle j'ai pensé que... »

Beq Lugg ferma les yeux pour s'absoudre du regard implorant que Pauldia braquait sur lui, puis il secoua la tête nerveusement.

« Je vois où vous voulez en venir, Pia, mais c'est là une très mauvaise idée. Mes recherches sont en cours, et je suis très loin d'en connaître toutes les implications. Il est exact que je suis parvenu à mettre au point un médicament qui permet de raviver temporairement l'éther corporel inactif, mais mon savoir au sujet des relations entre l'âme et la magie n'en est qu'à ses balbutiements, et il est hors de question que mon ignorance vous mette en danger. »

Le ton du Nu Mou ne laissait planer aucun doute sur le danger d'une telle entreprise.
L'âme est d'une nature extrêmement délicate, et la moindre erreur de manipulation peut avoir des conséquences catastrophiques et laisser d'irréversibles séquelles physiques.
Hélas pour lui, et comme il s'y attendait de toute manière, Son Altesse n'avait pas l'intention de lâcher prise aussi facilement.

« S'il vous plaît, Beq Lugg, faites-le pour moi ! Je tiens vraiment à rester auprès de ma famille... Si je ne parviens pas à obtenir ma place au sein de notre ordre de mages, je serai bonne pour me faire passer la bague au doigt par un inconnu, et je ne pourrai plus apporter mon aide à ma sœur... ni venir bavarder avec vous de temps en temps ! Je ne sais vraiment pas si je pourrais m'en remettre... »

Il rechignait à le montrer, mais au fond de lui-même, Beq Lugg ressentait exactement la même chose.
Il n'avait aucune envie de se séparer de la seule personne à laquelle il pouvait confier tous ses secrets sans ambages. L'idée d'un séjour en solitaire absolu dans le château lui glaça les os, et il se rendit compte qu'exaucer le vœu le plus cher de son amie était peut-être le meilleur moyen de lui revaloir équitablement sa générosité.
Après un débat intérieur plus long que ce qu'il n'y paraissait, il finit par hocher la tête en signe d'approbation.

Le jour suivant, après avoir réussi l'examen d'entrée haut la main, Pauldia était acceptée au sein de la confrérie des mages de la cour de Voeburt.

Malgré son changement de statut au sein de la hiérarchie régalienne, la fille cadette du roi continua de prendre des nouvelles de son ami nu mou comme à l'accoutumée, et ses bavardages étaient toujours aussi enjoués. Elle semblait très heureuse, et la voyant ainsi, Beq Lugg finit par oublier peu à peu son sentiment de culpabilité pour avoir enfreint les règles de conduite qu'il s'était fixées.

« Au fait, j'ai entendu dire que des monstres dangereux avaient fait irruption près du lac Beaumiroir. Vous me ferez le plaisir de faire attention si vous vous rendez là-bas, d'accord ? »

Depuis l'arrivée au pouvoir du roi Roaldric quelques décennies auparavant, les Voeburtois jouissaient d'une paix durable sans aucun conflit majeur. Les couleurs de ce tableau idyllique avaient malheureusement été ternies tout récemment par l'apparition subite de monstres venus de nulle part, et les cadavres de bergers des montagnes qui en résultèrent. Les chevaliers de la garde royale étaient parvenus à repousser les envahisseurs, mais ils réalisèrent très vite qu'ils n'avaient eu affaire qu'à la première vague. De nombreuses abominations sanguinaires continuaient à semer la terreur dans le royaume, et la situation s'envenimait de jour en jour.
L'enquête suivit son cours jusqu'à ce qu'elle parvienne à une conclusion des plus inquiétantes : les monstres en question ne provenaient nullement d'une contrée au-delà des frontières de Voeburt, mais naissaient bel et bien en son sein. On constata avec horreur qu'il s'agissait ni plus ni moins que des sujets de Sa Majesté ayant subi une mutation d'origine inconnue. La nouvelle suscita une peur sans commune mesure au sein de la population, et chacun se barricada chez soi pour éviter d'être attaqué à l'improviste par un voisin qui n'aurait plus rien d'humain.
Face à cette crise sans précédent depuis le commencement de son règne, Roaldric ordonna aux mages de la cour de prêter main-forte aux chevaliers pour enrayer la menace une bonne fois pour toutes. Malheureusement, il oubliait un peu vite qu'il n'avait personne à qui confier le commandement de deux groupes aussi disparates.
Jusqu'à ce que la Providence envoie une sauveuse ô combien attendue : sa propre héritière, la princesse Sauldia...

« Je savais déjà d'instinct que ma grande sœur était formidable, mais à présent, plus personne ne peut en douter ! Ah, comme j'aimerais pouvoir l'admirer au plus près de l'action, à la tête d'une armée de chevaliers galdjents se battant vaillamment en première ligne ! »

Il faut dire que Pauldia avait toutes les raisons du monde d'être fière de son aînée.
Depuis que la future reine avait pris la direction des troupes voeburtoises, l'union des guerriers et des mages du pays avait été affermie comme jamais, et le nombre de créatures hostiles rôdant sur leur territoire diminuait de jour en jour.
La cause des mutations demeurait obscure, mais la stratégie de Sauldia pour empêcher leur accroissement avait porté ses fruits, et la situation, bien que toujours préoccupante, semblait sous contrôle.

Néanmoins, malgré cette évolution plutôt encourageante, Beq Lugg ne parvenait à dormir que d'un seul œil. Il avait pris le temps d'analyser les événements au calme, et la crainte que son hypothèse s'avère juste le plongeait dans le plus profond désarroi.
Il savait parfaitement que le dangereux procédé qu'il avait enseigné à sa cobaye improvisée pouvait être détourné de son usage pour remodeler l'âme d'autrui, voire son corps. À partir de là, il lui suffisait de suivre le cheminement de sa pensée jusqu'à l'abîme d'horreur qui se trouvait au bout...
Mais non, il ne pouvait pas y croire ! Sa petite Pia ne commettrait jamais un crime aussi odieux ! Ou tout du moins se rassurait-il ainsi, en se laissant absorber encore davantage par ses recherches pour effacer les soupçons qui lui pesaient sur le cœur.

Entre-temps, on apprit que la princesse Sauldia avait été blessée par un monstre qui venait de muter, et que le chevalier chargé de sa protection avait été banni du royaume pour avoir failli à sa mission. La nouvelle parvint aux oreilles de Beq Lugg, mais il refusa de se laisser distraire par les affaires du monde et maintint la tête plongée dans le fleuve sans fin de ses recherches. Après tout, le coupable serait arrêté bien assez tôt. Tout pécheur finit un jour ou l'autre par expier son méfait : ainsi allait la loi du monde, et la nécessité d'équilibre absolu entre les éléments qui le composent.

Le temps continua de filer à toute allure, mais Beq Lugg n'en avait cure. Il mettait un point d'honneur à rester enfermé dans son antre et à manipuler ses fioles avec la méticulosité d'un savant de haut rang.
Un jour qu'il s'adonnait à son activité favorite, un bruit assourdissant le fit sursauter et faillit lui faire lâcher la concoction qu'il tenait entre les mains. Il se retourna et vit Sul Oul, un autre Nu Mou qui officiait en tant que serviteur de la princesse Sauldia, accourir vers lui à toutes jambes après avoir manqué de défoncer la porte d'entrée.

« Beq Lugg, tu ne vas pas en croire tes oreilles ! Le coupable à l'origine des mutations a été démasqué ! »

Le moment que Beq Lugg redoutait par-dessus tout était donc arrivé. Il s'efforça de faire bonne contenance et demanda à son congénère de lui fournir les explications qui s'imposaient.

« C'est Tadric ! Des aventuriers ont levé le voile sur ses machinations de longue date, et il n'y a plus aucun doute possible ! »

Malgré la gravité de la nouvelle, Beq Lugg se sentit rassuré de ne pas avoir entendu le serviteur prononcer le nom de Pauldia.

« Je vais me joindre à eux pour l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard ! Quant à toi, reste où tu es car le palais grouille de monstres ! »

Sul Oul se précipita vers la sortie. Beq Lugg le héla avant qu'il n'ait franchi le palier.

« Attends ! Où est Pi... Où est Pauldia !?
- Ne t'en fais pas, elle est en sécurité dans sa chambre ! J'ai demandé à une aventurière de veiller sur elle ! »

En dépit des paroles réconfortantes qu'il venait d'entendre, Beq Lugg continuait à se faire un sang d'encre pour son amie. Quelques jours auparavant, il avait fait la connaissance de quelques aventuriers venus enquêter sur les mutations. Il avait été convaincu par leur bonne volonté et avait consenti à leur fournir des informations, mais malgré cette première impression favorable, il ne pouvait se résoudre à leur faire entièrement confiance. Ne tenant plus en place, il décida de braver le danger pour apaiser ses inquiétudes.
Le combat était toutefois son talon d'Achille, et il n'avait pas perdu la tête au point de se mentir à lui-même à ce sujet. Le mieux qu'il pouvait faire dans de telles circonstances était d'avancer à tâtons, aussi furtivement que possible, mais cette stratégie buta rapidement sur ses limites et son premier faux pas le mit nez à nez avec un monstre très féroce. Il voulut prendre ses jambes à son cou, mais une voix agressive fit aussitôt résonner ses tympans.

« Bouge de là, le clébard ! T'as rien à faire ici ! »

La guerrière elfe aux cheveux d'argent solidement attachés qui avait prononcé ces mots peu avenants venait tout juste de fendre la bête sauvage en deux d'un seul coup de lame. L'espace d'un instant, son regard glacial perça les pupilles du pauvre Nu Mou qui, étalé sur le sol, n'avait pas besoin de ça pour se sentir misérable. Elle tourna les talons et détala dans les couloirs du château sans même l'aider à se relever.
Parvenu à reprendre ses esprits, il ne tarda pas à faire le lien entre l'aventurière qu'il venait de croiser et celle à laquelle Sul Oul avait confié la protection de Pauldia. S'agissait-il d'une camarade du fameux Ardbert ? Il tâcha d'effacer de sa mémoire l'injure grossière dont il venait d'être victime et se lança aux trousses de la vaillante Elfe. Quelques instants plus tard, il la retrouva alors qu'elle essayait de défoncer la porte de la chambre de Pauldia à coups de pied.

« Dites donc, je vous prie de bien vouloir surveiller vos paroles à l'avenir ! »

Beq Lugg était incapable de contenir son indignation, et toute la bonne volonté du monde n'y aurait pas suffi. Il poussa violemment la guerrière de côté et pénétra dans la pièce.

Pauldia se trouvait bien à l'intérieur... Hélas...

La gorge du Nu Mou se noua. Il entendit derrière lui les pas de l'Elfe qui s'avançait à son tour, son épée fermement agrippée dans ses deux mains. Elle laissa échapper un long soupir de désarroi.

« Nous arrivons trop tard... Il ne reste plus qu'à abréger ses souffrances. »

L'aventurière fit quelques pas de plus et braqua la pointe de sa lame encore maculée de sang en direction de Pauldia. Beq Lugg s'interposa sans crier gare.

« Arrêtez !! Rangez cette arme tout de suite, vous m'entendez !?
- Pauvre sot... Regarde son bras gauche, et ose prétendre que sa mutation n'est pas déjà entamée ! »

Il ne trouva rien à répondre. L'aventurière avait raison, et il ne pouvait pas l'ignorer.
Mais il refusait encore d'accepter l'inéluctable. Voir son amie se faire pourfendre sous ses yeux était plus qu'il ne pouvait en supporter.

« Écoutez-moi ! Je suis un chercheur spécialisé dans l'étude de l'âme humaine ! Je vous en supplie, épargnez sa vie pour l'heure ! Laissez-moi d'abord essayer de trouver un moyen de la sauver ! »

Les mots sortaient mécaniquement de sa bouche, comme la dernière prière d'un condamné qui savait sa sentence irrévocable. Il en allait théoriquement de même pour le processus de mutation, mais le Nu Mou avait résolu de tenter l'impossible. Le voyant se cramponner à sa jambe de toutes ses forces, la guerrière soupira de nouveau.

« Dans ce cas, il faut la claquemurer quelque part afin qu'elle ne puisse faire de mal à personne. Je suppose que ce château contient un donjon prévu à cet effet ? »

Bien que manifestement mécontente de la tournure que prenaient les événements, l'aventurière se contenta d'assommer Pauldia afin de la rendre simplement inconsciente. Le chercheur et elle transportèrent ensuite la jeune fille dans une cellule non loin de là, suite à quoi l'Elfe partit rejoindre ses camarades sans demander son reste, afin de les aider à punir les responsables de cette tragédie.
Beq Lugg attendit patiemment le réveil de sa confidente, mais lorsque celui-ci advint, il eut du mal à croire que la personne qui se trouvait en face de lui était celle qu'il avait connue. Son apparence physique était encore reconnaissable, mais son âme révéla soudain une noirceur insoupçonnée.

« Tadric... Espèce de traître ! Tu m'avais promis de faire de moi la reine de Voeburt une fois que ma sœur serait enfin morte et enterrée ! Et dire que j'ai perdu tout ce temps à me lier d'amitié avec cet idiot d'homme-bête afin de devenir un mage ! »

Elle proféra ces viles paroles dans un état proche du somnambulisme, sans se rendre compte que la dupe de sa tromperie se trouvait auprès d'elle.
La transe qui avait pris possession d'elle empirait à vue d'œil. Tout à coup, elle s'approcha du mur et se mit à gribouiller des signes illisibles avec le sang qui s'écoulait de son bras.

« Si seulement j'avais été fille unique... Père n'aurait jamais songé à se débarrasser de moi... et je serais restée pour toujours auprès de ma famille... Tout ça, c'est à cause de cette garce !! »

Frappé de stupeur comme jamais, Beq Lugg ne parvint pas à contenir davantage les émotions contradictoires qui l'assaillaient de toutes parts. Sa réaction prit la forme d'une vocifération incontrôlable.

« Et votre sœur, alors !? Elle ne fait pas partie de votre famille !? Comment avez-vous pu prétendre l'aimer pendant tout ce temps !? Comment avez-vous pu mentir à ce point !? »

Pauldia se tourna vers lui et ouvrit grand les yeux, comme si quelque chose venait tout juste de lui revenir en mémoire.

« C'est... c'est vrai... Papa... Maman... et ma chère sœur... Ils sont tous ma famille... L'avais-je donc oublié... ? Qu'est-ce qui m'est... arrivé ? »

Au moment où elle eut fini de prononcer ces mots avec des sanglots dans la voix, une brume noire s'échappa du corps de la jeune fille pour s'évanouir dans l'air.
Beq Lugg ne mit pas longtemps à comprendre que son âme avait été ensorcelée, et que le maléfice ne pouvait qu'être l'œuvre de Tadric.

« Beq Lugg... mon ami... Je suis tellement... désolée... Pardonnez... moi... »

Une larme surgit au coin de son œil, et laissa la trace aqueuse de son passage tout le long de sa joue.
Avant qu'elle eût atteint la pierre froide du sol de la cellule, le corps frêle de la princesse Pauldia avait achevé sa funeste mutation.

Le même jour, Beq Lugg disparut dans la nature, et personne n'entendit plus jamais parler de lui.
Or, la chaîne de malheurs qui avait frappé Voeburt ne devait être qu'un prélude à bien pire encore. La perte de l'héritière du trône avait été trop abrupte, et lorsque le déluge de Lumière vint s'abattre sur la région, la population ne fut pas en mesure d'opposer une résistance digne de ce nom aux invasions de purgateurs.
C'est ainsi qu'un royaume plein de faste et d'opulence sombra tristement dans l'oubli, mais d'aucuns rapportèrent qu'un chevalier pris de compassion aurait ouvert la cellule de la fille cadette du roi Roaldric avant de tourner le dos pour toujours au château de Gruenes Licht.
Qu'est-il advenu de la princesse Pauldia par la suite ? Nul ne le sait...