The Lodestone

Entre ombre et lumière

Une Lalafelle peut en cacher une autre

Guerrier de la LumièreGuerrier de la LumièreGuerrier de la LumièreGuerrière de la LumièreGuerrière de la LumièreGuerrière de la Lumière

Deux individus formant un duo pour le moins inhabituel vidaient leurs verres à pleines gorgées dans un coin du Shiokaze, la plus célèbre taverne de Kugane. Tout à coup, l’un d’entre eux crut nécessaire de remettre un vieux contentieux sur le tapis.

« Allez, sois honnête pour une fois. Avoue que c’était une bonne idée de faire équipe avec moi ! »

Son interlocuteur n’aurait pas su dire combien de fois il avait entendu le même genre de jérémiades ; les compter lui aurait très vite donné la migraine. L’air blasé comme jamais, il tendit la main vers l’assiette d’amuse-gueules, remplie pour l’occasion de calamars séchés que les locaux appelaient « surume ».

« Ferme ton clapet, l’avorton. Si tes mirobolantes informations avaient été ne serait-ce qu’à moitié véridiques, on en serait pas là aujourd’hui. »

L’Élézen qui venait de parler en mâchant avidement son surume fraîchement grillé, Estinien pour ne pas le nommer, jeta un regard perçant droit dans les pupilles de la créature assise en face de lui, car elle n’avait rien d’humain. En effet, il partageait son repas avec un jeune dragon aux écailles blanches du nom d’Orn Khai.
Comment l’ancien Dragon céleste avait-il fait pour se retrouver à la même table de taverne qu’un représentant de ses pires ennemis d’antan, qui plus est dans une contrée orientale aussi lointaine ? Pour le savoir, un petit retour dans le temps s’impose...

Après avoir porté secours au héros d’Éorzéa à Ghimlyt alors qu’il était aux portes de la mort, Estinien l’avait déposé inconscient à Ishgard avant de tourner aussitôt les talons sans attendre son réveil. Il savait peut-être manier la lance comme personne, mais soigner les malades n’était clairement pas de son ressort. L’idée de retourner sans plus tarder sur le champ de bataille lui avait immédiatement traversé l’esprit, mais il apprit très vite que la retraite inattendue de Zenos avait également apaisé, ne serait-ce que pour un court moment, les ardeurs belliqueuses de l’armée impériale.
C’est en errant un jour le long des plaines enneigées du Coerthas qu’il entendit tout à coup la voix d’Orn Khai le héler. Quelque temps auparavant, ce dragonnet étonnamment amical avait décidé de partir à la recherche de la partenaire de son père, disparue depuis plus de mille ans. Il avait alors pour allié le héros d’Éorzéa, et au cours de leur trajet, les deux compagnons avaient croisé la route d’Estinien, avec lequel ils avaient formé une brève mais solide alliance.
Connaissant l’immense puissance du Dragon céleste, Orn Khai n’attendit pas bien longtemps avant de l’inviter à partir à l’aventure ensemble. Les terres exotiques d’Orient lui avaient visiblement plu, et l’aide d’un guerrier aussi fort et expérimenté n’aurait pas été de refus, mais Estinien ne voyait pas les choses de cette manière.

« Tu m’as bien regardé ? Je ressemble pas vraiment à une nounou, que je sache... », lança-t-il sur le ton dédaigneux si caractéristique du personnage.

La rebuffade d’Estinien semblait sans appel, mais Orn Khai ne se découragea pas pour autant. Il essaya de prendre le contre-pied de l’Ishgardais grincheux en usant de son humour : puisqu’il était environ dix fois plus âgé, c’était plutôt lui qui aurait dû se plaindre d’être tombé dans une garderie ! Inutile de préciser qu’après quelques diatribes du même calibre, la moutarde commença à monter au nez de l’ancien Dragon céleste.

« Ça fait un moment que je ne chasse plus ceux de ton espèce... mais je dois avouer que tu me donnes sacrément envie de m’y remettre ! »

Il pointa sa lance sur le museau d’Orn Khai, plus par jeu que par vindicte, mais il ne s’attendait pas à ce que le dragon lui réponde par un grand sourire.

« Magnifique ! Voilà exactement ce que je voulais voir ! »

Quand Orn Khai, au fil de ses pérégrinations pour retrouver la partenaire de son père, avait fini par arriver à Kugane, le nom de Seiryû était aussitôt parvenu à ses oreilles. D’après les rumeurs, il s’agissait d’un dragon sacré vénéré par les Orientaux depuis les temps anciens. La plupart d’entre eux le considéraient comme une divinité bienveillante et protectrice, mais les légendes de certaines régions réfractaires à cette idée avaient une tout autre vision de lui. Elles prétendaient en effet qu’il se nourrissait de chair humaine...

« Et si on allait vérifier ensemble laquelle de ces deux versions est la bonne ? Si Seiryû mange vraiment des enfants au petit déjeuner, le Dragon céleste qui sommeille toujours en toi se doit de le punir pour ses crimes, pas vrai ? »

Et c’est alors que commença l’aventure commune de deux ennemis jurés devenus compagnons de route du jour au lendemain.
Hélas, leur enthousiasme fut de courte durée. Après avoir recueilli toutes sortes d’informations aux quatre coins du pays, les deux compères durent se rendre à l’évidence : l’incarnation charnelle de Seiryû avait en réalité la forme d’un serpent qui ne ressemblait que vaguement aux dragons d’Ishgard. En outre, leurs multiples voyages étaient loin d’être gratuits, et ils n’avaient pas regardé à la dépense. Quand ils jetèrent un œil au fond de leur bourse en retournant à Kugane, ils se rendirent compte qu’elle était désespérément vide, tandis que leurs ventres criaient déjà famine.
S’ils étaient parvenus à se sustenter autour d’une table du Shiokaze, c’était uniquement grâce à la fibre commerciale de la patronne de l’établissement. Les jeunes dragons d’Éorzéa étaient inexistants en Orient, et la présence d’un de leurs représentants à Kugane ne manquerait pas selon elle d’attirer une ribambelle de nouveaux clients. N’ayant nulle part où dormir et plus rien à se mettre sous la dent, Estinien et Orn Khai avaient accepté son offre d’embauche avec un soulagement mêlé de fatalisme.

« C’est grâce à moi que nous avons un toit au-dessus de nos têtes, je te signale ! Si tu ne te dépêches pas d’admettre que je suis le meilleur compagnon que tu aies jamais eu, prépare-toi à manger des surume froids pour le restant de notre séjour ! »

Le dragonnet espiègle lui tapait sur les nerfs, mais Estinien savait parfaitement que certaines concessions sont parfois nécessaires, surtout quand le goût amer du saké et celui des surume chauds et croustillants se marient aussi bien.

« Mais oui, mais oui... Tu veux bien nous réchauffer tout ça maintenant, s’il te plaît ? »

Orn Khai souffla une gerbe de flammes sur les calamars que lui tendit Estinien. Alors qu’ils roussissaient petit à petit, une agréable odeur de grillade marine vint chatouiller les narines de l’Élézen. Il en goba un morceau, puis un autre, et encore un autre... jusqu’au moment où le claquement de la porte d’entrée attira son attention.

« Bienvenue au Shiokaze ! »

Orn Khai prit son ton le plus enjoué pour accueillir les nouveaux clients. Estinien essaya tant bien que mal de l’imiter, mais sa bougonnerie naturelle provoqua un résultat qui fut loin d’être à la hauteur.

« Bienvenue... », grommela-t-il d’une voix lente et morne.

Tout à coup, voyant les clients en question, son sang ne fit qu’un tour. Les deux jeunes Lalafelles qui s’approchaient de lui à grandes enjambées ne lui étaient pas inconnues.

« Vous voilà enfin ! Nous vous avons cherché partout ! », lança Tataru Taru vêtue d’un magnifique kimono local couleur pêche.

À côté d’elle et portant son habituelle robe à capuche, Krile Baldesion prit la parole en faisant tout son possible pour réprimer le rire qui manquait à tout moment de s’échapper entre ses dents.

« Je savais que vous aviez abandonné l’ordre des chevaliers dragon, mais j’ignorais que vous aviez pour projet de vous reconvertir en garçon de taverne... »

Estinien ne crut pas nécessaire de répondre, d’autant plus qu’il avait un mauvais pressentiment. Le genre de pressentiment qu’on a lorsqu’on est sur le point de se faire embarquer dans une histoire rocambolesque en dépit de sa volonté...

« Merci pour ta collaboration, Orn Khai. Je te laisse peut-être tout seul, mais j'ai la conscience tranquille, car je sais que tu ne mourras pas de faim ici. À la revoyure ! »

Saisissant le sac de chanvre contenant son armure avec la pointe de sa fabuleuse lance, Estinien fit un de ces bonds dont il avait le secret et se retrouva sans plus tarder sur la partie supérieure de la taverne. Après quelques sauts de plus le long de la cage d’escalier, il atterrit sur un siège à l’étage et se précipita vers la sortie. Alors qu’il s’élançait dans les rues nocturnes de Kugane, il entendit derrière lui les applaudissements des clients ivres persuadés qu’ils venaient d’assister à la performance d’un artiste de cirque renommé.
Quelques instants plus tard, le pont Ohashi s’étalait déjà devant ses yeux, et avec un sourire satisfait, il se dit que personne n’aurait l’idée saugrenue de venir le chercher au point de passage où la circulation des étrangers était la plus régulée de toute la ville. Alors qu’il promenait son regard sur les passants qui prenaient un moment pour dessoûler avant de rentrer chez eux, il vit deux jeunes demoiselles menues s’approcher de lui tranquillement. Force lui fut d'admettre qu’il allait avoir du mal à leur échapper.

« Vous êtes au courant que vous n’irez pas plus loin sans ceci, n’est-ce pas ? »

Tataru agitait malicieusement un petit bout de papier frappé d’un sceau rouge. Seule la trésorière des Héritiers de la Septième Aube pouvait avoir un carnet d’adresses suffisamment rempli pour se procurer un laissez-passer officiel, pensa Estinien, mais cela n’expliquait pas comment les deux Lalafelles avaient deviné qu’elles le retrouveraient là.

« Tssk... »

Le chevalier dragon fit un autre bond de retraite et posa cette fois le pied sur le mât d’un voilier qui voguait le long du canal. Il n’avait aucune envie de repartir à la rescousse d'un monde en péril, même si son capital sympathie devait en prendre un coup.
Il se réfugia sur le toit du Château de Kugane qui surplombait le port, pensant une seconde fois que personne n’oserait le suivre jusque-là. Conduites par un samouraï du Sekiseigumi muni d’une lanterne, les deux petites silhouettes qu’il aperçut une poignée de minutes plus tard le long des remparts lui donnèrent immédiatement tort.

« Comment ont-elles fait pour me débusquer aussi rapidement ? Elles ont un radar magique ou quoi ? »

Était-ce à cause de la fragrance si particulière du saké de Koshu qu’il servait aux clients du Shiokaze et qui avait imbibé ses vêtements à son insu ? Ou tout simplement parce qu’elles le connaissaient mieux qu’il ne le croyait ? Quelle que soit la raison, ce petit jeu du chat et de la souris ne pouvait plus durer. Voyant la lumière de la lanterne s’approcher de plus en plus dangereusement, il bifurqua à toute vitesse vers l’étage inférieur.

« Ce bateau lève l’ancre à l’aube. Il ne me reste plus qu’à patienter un peu... »

Le ciel se faisait de plus en plus clair, et il en conclut que l’attente ne devrait pas être longue. Dès que le soleil darderait ses rayons sur le pont, le Kuroboro Maru, à bord duquel il avait embarqué clandestinement, mettrait le cap vers des contrées étrangères et l’emmènerait loin de fouineuses au flair un peu trop développé.

« Estinien ! Où est-ce que vous croyez aller comme ça !? »

Il se retourna machinalement. À son grand désespoir, ses poursuivantes lui faisaient face. Il regarda autour de lui et se creusa les méninges pour tenter de trouver une énième échappatoire, mais il fut interrompu par un événement inattendu. La tête entre les mains, Krile se mit soudain à chanceler, manquant de s’effondrer à tout moment.

« Krile ! Qu’est-ce qui vous arrive ? »

Tataru fut prise de panique en voyant son amie poser un genou à terre. Cette petite partie de cache-cache nocturne avec Estinien l’avait-elle épuisée à ce point ? Peut-être devrait-elle songer à se reposer davantage ? L’ancien Dragon céleste lui-même en oublia toute idée de fuite et voulut lui venir en aide, mais un petit ricanement que Krile peinait à étouffer le stoppa dans son élan.

« J’ai vu ce que vous avez enduré... Ça n’a pas dû être facile tous les jours... Hi hi... »

Elle détourna le regard en se mordant la langue pour ne pas exploser de rire.

« Vous... Vous avez vu le passé d’Estinien, c'est ça ? »

Ces quelques mots que Tataru prononça d’un air ébahi glacèrent le sang de l’Élézen.
Le pouvoir de l’Écho était connu pour octroyer à son porteur la faculté d’assister au passé de ses camarades en guise d’observateur, un miracle qu’Estinien avait pu admirer de ses propres yeux au cours de ses tribulations avec Ysayle et le héros d’Éorzéa. La réaction moqueuse de Krile l’inquiétait de plus en plus... Qu’avait-elle bien pu voir pour réagir de la sorte ? Il ne parvint pas à mettre le doigt sur un incident particulier qui aurait pu attirer son attention, mais il ne pouvait s’empêcher de se sentir mis à nu, comme si elle avait découvert un de ses plus grands secrets.

« Bon, je vais faire comme si je n'avais rien vu, mais j'aimerais en retour que vous nous prêtiez toute votre attention. Que diriez-vous de passer tout de suite à la raison de notre visite ? »

Encore une concession indispensable, pensa Estinien en haussant les épaules et en gardant la bouche cousue. C’est ainsi qu’en échange du silence de Krile, il accepta de devenir espion pour le compte des Héritiers de la Septième Aube. Sa mission était simple : mener l’enquête sur la rose noire, l’arme secrète de l’Empire capable de provoquer une hécatombe à l’échelle planétaire, et la mettre si possible hors d’état de nuire. Malgré son envie profonde de faire cavalier seul, Estinien était conscient que négliger un tel danger revenait à mettre en péril son ami Aymeric et les chevaliers ishgardais pour lesquels il éprouvait une affection sans bornes. Ce travail taillé sur mesure pour un vagabond tel que lui permettrait donc de faire d’une pierre deux coups.

Quelques heures plus tard, debout sur le pont, Estinien regardait les vagues éclabousser la coque du navire commercial qui l’emmenait vers la cité proche-orientale de Radz-at-Han, sur l’île de Thavnair.
Avant de partir, Tataru lui avait remis un petit sac de cuir contenant des pièces d’or qu’elle avait amassées durant ses voyages en Orient. Elle le lui avait donné, selon ses mots, « à titre d’avance ».

« Mon petit doigt me dit que ce voyage ne sera pas de tout repos... »

Il plongea la main dans le revers de son vêtement et en sortit un sachet de surume qu’Orn Khai lui avait offert pour le remercier de ses bons et loyaux services. Il en croqua un et, tout en mâchant à pleines dents, médita sur la supériorité incontestable de la grillade au feu draconique.

Pendant ce temps, au Shiokaze de Kugane, un jeune dragon et deux Lalafelles étaient assis autour d’une table.

« Alors, qu’est-ce qui vous a tant fait rire dans le passé d’Estinien ? Maintenant qu’il est parti, vous pouvez tout nous raconter ! », s’exclama Tataru, les joues rougeaudes après avoir avalé un verre de saké cul sec.

Krile laissa apparaître un sourire aussi étincelant que la lumière du soleil matinal.

« Le passé d’Estinien ? Qui a dit que j’avais vu quoi que ce soit de son passé ? »

Tout ce petit monde s’esclaffa à pleins poumons, et des rires tonitruants résonnèrent du Shiokaze jusqu’au port de Kugane, où ils s’évanouirent au gré de la brise marine.

Deux individus formant un duo pour le moins inhabituel vidaient leurs verres à pleines gorgées dans un coin du Shiokaze, la plus célèbre taverne de Kugane. Tout à coup, l’un d’entre eux crut nécessaire de remettre un vieux contentieux sur le tapis.

« Allez, sois honnête pour une fois. Avoue que c’était une bonne idée de faire équipe avec moi ! »

Son interlocuteur n’aurait pas su dire combien de fois il avait entendu le même genre de jérémiades ; les compter lui aurait très vite donné la migraine. L’air blasé comme jamais, il tendit la main vers l’assiette d’amuse-gueules, remplie pour l’occasion de calamars séchés que les locaux appelaient « surume ».

« Ferme ton clapet, l’avorton. Si tes mirobolantes informations avaient été ne serait-ce qu’à moitié véridiques, on en serait pas là aujourd’hui. »

L’Élézen qui venait de parler en mâchant avidement son surume fraîchement grillé, Estinien pour ne pas le nommer, jeta un regard perçant droit dans les pupilles de la créature assise en face de lui, car elle n’avait rien d’humain. En effet, il partageait son repas avec un jeune dragon aux écailles blanches du nom d’Orn Khai.
Comment l’ancien Dragon céleste avait-il fait pour se retrouver à la même table de taverne qu’un représentant de ses pires ennemis d’antan, qui plus est dans une contrée orientale aussi lointaine ? Pour le savoir, un petit retour dans le temps s’impose...

Après avoir porté secours à l'héroïne d’Éorzéa à Ghimlyt alors qu’elle était aux portes de la mort, Estinien l’avait déposée inconsciente à Ishgard avant de tourner aussitôt les talons sans attendre son réveil. Il savait peut-être manier la lance comme personne, mais soigner les malades n’était clairement pas de son ressort. L’idée de retourner sans plus tarder sur le champ de bataille lui avait immédiatement traversé l’esprit, mais il apprit très vite que la retraite inattendue de Zenos avait également apaisé, ne serait-ce que pour un court moment, les ardeurs belliqueuses de l’armée impériale.
C’est en errant un jour le long des plaines enneigées du Coerthas qu’il entendit tout à coup la voix d’Orn Khai le héler. Quelque temps auparavant, ce dragonnet étonnamment amical avait décidé de partir à la recherche de la partenaire de son père, disparue depuis plus de mille ans. Il avait alors pour alliée l'héroïne d’Éorzéa, et au cours de leur trajet, les deux compagnons avaient croisé la route d’Estinien, avec lequel ils avaient formé une brève mais solide alliance.
Connaissant l’immense puissance du Dragon céleste, Orn Khai n’attendit pas bien longtemps avant de l’inviter à partir à l’aventure ensemble. Les terres exotiques d’Orient lui avaient visiblement plu, et l’aide d’un guerrier aussi fort et expérimenté n’aurait pas été de refus, mais Estinien ne voyait pas les choses de cette manière.

« Tu m’as bien regardé ? Je ressemble pas vraiment à une nounou, que je sache... », lança-t-il sur le ton dédaigneux si caractéristique du personnage.

La rebuffade d’Estinien semblait sans appel, mais Orn Khai ne se découragea pas pour autant. Il essaya de prendre le contre-pied de l’Ishgardais grincheux en usant de son humour : puisqu’il était environ dix fois plus âgé, c’était plutôt lui qui aurait dû se plaindre d’être tombé dans une garderie ! Inutile de préciser qu’après quelques diatribes du même calibre, la moutarde commença à monter au nez de l’ancien Dragon céleste.

« Ça fait un moment que je ne chasse plus ceux de ton espèce... mais je dois avouer que tu me donnes sacrément envie de m’y remettre ! »

Il pointa sa lance sur le museau d’Orn Khai, plus par jeu que par vindicte, mais il ne s’attendait pas à ce que le dragon lui réponde par un grand sourire.

« Magnifique ! Voilà exactement ce que je voulais voir ! »

Quand Orn Khai, au fil de ses pérégrinations pour retrouver la partenaire de son père, avait fini par arriver à Kugane, le nom de Seiryû était aussitôt parvenu à ses oreilles. D’après les rumeurs, il s’agissait d’un dragon sacré vénéré par les Orientaux depuis les temps anciens. La plupart d’entre eux le considéraient comme une divinité bienveillante et protectrice, mais les légendes de certaines régions réfractaires à cette idée avaient une tout autre vision de lui. Elles prétendaient en effet qu’il se nourrissait de chair humaine...

« Et si on allait vérifier ensemble laquelle de ces deux versions est la bonne ? Si Seiryû mange vraiment des enfants au petit déjeuner, le Dragon céleste qui sommeille toujours en toi se doit de le punir pour ses crimes, pas vrai ? »

Et c’est alors que commença l’aventure commune de deux ennemis jurés devenus compagnons de route du jour au lendemain.
Hélas, leur enthousiasme fut de courte durée. Après avoir recueilli toutes sortes d’informations aux quatre coins du pays, les deux compères durent se rendre à l’évidence : l’incarnation charnelle de Seiryû avait en réalité la forme d’un serpent qui ne ressemblait que vaguement aux dragons d’Ishgard. En outre, leurs multiples voyages étaient loin d’être gratuits, et ils n’avaient pas regardé à la dépense. Quand ils jetèrent un œil au fond de leur bourse en retournant à Kugane, ils se rendirent compte qu’elle était désespérément vide, tandis que leurs ventres criaient déjà famine.
S’ils étaient parvenus à se sustenter autour d’une table du Shiokaze, c’était uniquement grâce à la fibre commerciale de la patronne de l’établissement. Les jeunes dragons d’Éorzéa étaient inexistants en Orient, et la présence d’un de leurs représentants à Kugane ne manquerait pas selon elle d’attirer une ribambelle de nouveaux clients. N’ayant nulle part où dormir et plus rien à se mettre sous la dent, Estinien et Orn Khai avaient accepté son offre d’embauche avec un soulagement mêlé de fatalisme.

« C’est grâce à moi que nous avons un toit au-dessus de nos têtes, je te signale ! Si tu ne te dépêches pas d’admettre que je suis le meilleur compagnon que tu aies jamais eu, prépare-toi à manger des surume froids pour le restant de notre séjour ! »

Le dragonnet espiègle lui tapait sur les nerfs, mais Estinien savait parfaitement que certaines concessions sont parfois nécessaires, surtout quand le goût amer du saké et celui des surume chauds et croustillants se marient aussi bien.

« Mais oui, mais oui... Tu veux bien nous réchauffer tout ça maintenant, s’il te plaît ? »

Orn Khai souffla une gerbe de flammes sur les calamars que lui tendit Estinien. Alors qu’ils roussissaient petit à petit, une agréable odeur de grillade marine vint chatouiller les narines de l’Élézen. Il en goba un morceau, puis un autre, et encore un autre... jusqu’au moment où le claquement de la porte d’entrée attira son attention.

« Bienvenue au Shiokaze ! »

Orn Khai prit son ton le plus enjoué pour accueillir les nouveaux clients. Estinien essaya tant bien que mal de l’imiter, mais sa bougonnerie naturelle provoqua un résultat qui fut loin d’être à la hauteur.

« Bienvenue... », grommela-t-il d’une voix lente et morne.

Tout à coup, voyant les clients en question, son sang ne fit qu’un tour. Les deux jeunes Lalafelles qui s’approchaient de lui à grandes enjambées ne lui étaient pas inconnues.

« Vous voilà enfin ! Nous vous avons cherché partout ! », lança Tataru Taru vêtue d’un magnifique kimono local couleur pêche.

À côté d’elle et portant son habituelle robe à capuche, Krile Baldesion prit la parole en faisant tout son possible pour réprimer le rire qui manquait à tout moment de s’échapper entre ses dents.

« Je savais que vous aviez abandonné l’ordre des chevaliers dragon, mais j’ignorais que vous aviez pour projet de vous reconvertir en garçon de taverne... »

Estinien ne crut pas nécessaire de répondre, d’autant plus qu’il avait un mauvais pressentiment. Le genre de pressentiment qu’on a lorsqu’on est sur le point de se faire embarquer dans une histoire rocambolesque en dépit de sa volonté...

« Merci pour ta collaboration, Orn Khai. Je te laisse peut-être tout seul, mais j'ai la conscience tranquille, car je sais que tu ne mourras pas de faim ici. À la revoyure ! »

Saisissant le sac de chanvre contenant son armure avec la pointe de sa fabuleuse lance, Estinien fit un de ces bonds dont il avait le secret et se retrouva sans plus tarder sur la partie supérieure de la taverne. Après quelques sauts de plus le long de la cage d’escalier, il atterrit sur un siège à l’étage et se précipita vers la sortie. Alors qu’il s’élançait dans les rues nocturnes de Kugane, il entendit derrière lui les applaudissements des clients ivres persuadés qu’ils venaient d’assister à la performance d’un artiste de cirque renommé.
Quelques instants plus tard, le pont Ohashi s’étalait déjà devant ses yeux, et avec un sourire satisfait, il se dit que personne n’aurait l’idée saugrenue de venir le chercher au point de passage où la circulation des étrangers était la plus régulée de toute la ville. Alors qu’il promenait son regard sur les passants qui prenaient un moment pour dessoûler avant de rentrer chez eux, il vit deux jeunes demoiselles menues s’approcher de lui tranquillement. Force lui fut d'admettre qu’il allait avoir du mal à leur échapper.

« Vous êtes au courant que vous n’irez pas plus loin sans ceci, n’est-ce pas ? »

Tataru agitait malicieusement un petit bout de papier frappé d’un sceau rouge. Seule la trésorière des Héritiers de la Septième Aube pouvait avoir un carnet d’adresses suffisamment rempli pour se procurer un laissez-passer officiel, pensa Estinien, mais cela n’expliquait pas comment les deux Lalafelles avaient deviné qu’elles le retrouveraient là.

« Tssk... »

Le chevalier dragon fit un autre bond de retraite et posa cette fois le pied sur le mât d’un voilier qui voguait le long du canal. Il n’avait aucune envie de repartir à la rescousse d'un monde en péril, même si son capital sympathie devait en prendre un coup.
Il se réfugia sur le toit du Château de Kugane qui surplombait le port, pensant une seconde fois que personne n’oserait le suivre jusque-là. Conduites par un samouraï du Sekiseigumi muni d’une lanterne, les deux petites silhouettes qu’il aperçut une poignée de minutes plus tard le long des remparts lui donnèrent immédiatement tort.

« Comment ont-elles fait pour me débusquer aussi rapidement ? Elles ont un radar magique ou quoi ? »

Était-ce à cause de la fragrance si particulière du saké de Koshu qu’il servait aux clients du Shiokaze et qui avait imbibé ses vêtements à son insu ? Ou tout simplement parce qu’elles le connaissaient mieux qu’il ne le croyait ? Quelle que soit la raison, ce petit jeu du chat et de la souris ne pouvait plus durer. Voyant la lumière de la lanterne s’approcher de plus en plus dangereusement, il bifurqua à toute vitesse vers l’étage inférieur.

« Ce bateau lève l’ancre à l’aube. Il ne me reste plus qu’à patienter un peu... »

Le ciel se faisait de plus en plus clair, et il en conclut que l’attente ne devrait pas être longue. Dès que le soleil darderait ses rayons sur le pont, le Kuroboro Maru, à bord duquel il avait embarqué clandestinement, mettrait le cap vers des contrées étrangères et l’emmènerait loin de fouineuses au flair un peu trop développé.

« Estinien ! Où est-ce que vous croyez aller comme ça !? »

Il se retourna machinalement. À son grand désespoir, ses poursuivantes lui faisaient face. Il regarda autour de lui et se creusa les méninges pour tenter de trouver une énième échappatoire, mais il fut interrompu par un événement inattendu. La tête entre les mains, Krile se mit soudain à chanceler, manquant de s’effondrer à tout moment.

« Krile ! Qu’est-ce qui vous arrive ? »

Tataru fut prise de panique en voyant son amie poser un genou à terre. Cette petite partie de cache-cache nocturne avec Estinien l’avait-elle épuisée à ce point ? Peut-être devrait-elle songer à se reposer davantage ? L’ancien Dragon céleste lui-même en oublia toute idée de fuite et voulut lui venir en aide, mais un petit ricanement que Krile peinait à étouffer le stoppa dans son élan.

« J’ai vu ce que vous avez enduré... Ça n’a pas dû être facile tous les jours... Hi hi... »

Elle détourna le regard en se mordant la langue pour ne pas exploser de rire.

« Vous... Vous avez vu le passé d’Estinien, c'est ça ? »

Ces quelques mots que Tataru prononça d’un air ébahi glacèrent le sang de l’Élézen.
Le pouvoir de l’Écho était connu pour octroyer à son porteur la faculté d’assister au passé de ses camarades en guise d’observateur, un miracle qu’Estinien avait pu admirer de ses propres yeux au cours de ses tribulations avec Ysayle et l'héroïne d’Éorzéa. La réaction moqueuse de Krile l’inquiétait de plus en plus... Qu’avait-elle bien pu voir pour réagir de la sorte ? Il ne parvint pas à mettre le doigt sur un incident particulier qui aurait pu attirer son attention, mais il ne pouvait s’empêcher de se sentir mis à nu, comme si elle avait découvert un de ses plus grands secrets.

« Bon, je vais faire comme si je n'avais rien vu, mais j'aimerais en retour que vous nous prêtiez toute votre attention. Que diriez-vous de passer tout de suite à la raison de notre visite ? »

Encore une concession indispensable, pensa Estinien en haussant les épaules et en gardant la bouche cousue. C’est ainsi qu’en échange du silence de Krile, il accepta de devenir espion pour le compte des Héritiers de la Septième Aube. Sa mission était simple : mener l’enquête sur la rose noire, l’arme secrète de l’Empire capable de provoquer une hécatombe à l’échelle planétaire, et la mettre si possible hors d’état de nuire. Malgré son envie profonde de faire cavalier seul, Estinien était conscient que négliger un tel danger revenait à mettre en péril son ami Aymeric et les chevaliers ishgardais pour lesquels il éprouvait une affection sans bornes. Ce travail taillé sur mesure pour un vagabond tel que lui permettrait donc de faire d’une pierre deux coups.

Quelques heures plus tard, debout sur le pont, Estinien regardait les vagues éclabousser la coque du navire commercial qui l’emmenait vers la cité proche-orientale de Radz-at-Han, sur l’île de Thavnair.
Avant de partir, Tataru lui avait remis un petit sac de cuir contenant des pièces d’or qu’elle avait amassées durant ses voyages en Orient. Elle le lui avait donné, selon ses mots, « à titre d’avance ».

« Mon petit doigt me dit que ce voyage ne sera pas de tout repos... »

Il plongea la main dans le revers de son vêtement et en sortit un sachet de surume qu’Orn Khai lui avait offert pour le remercier de ses bons et loyaux services. Il en croqua un et, tout en mâchant à pleines dents, médita sur la supériorité incontestable de la grillade au feu draconique.

Pendant ce temps, au Shiokaze de Kugane, un jeune dragon et deux Lalafelles étaient assis autour d’une table.

« Alors, qu’est-ce qui vous a tant fait rire dans le passé d’Estinien ? Maintenant qu’il est parti, vous pouvez tout nous raconter ! », s’exclama Tataru, les joues rougeaudes après avoir avalé un verre de saké cul sec.

Krile laissa apparaître un sourire aussi étincelant que la lumière du soleil matinal.

« Le passé d’Estinien ? Qui a dit que j’avais vu quoi que ce soit de son passé ? »

Tout ce petit monde s’esclaffa à pleins poumons, et des rires tonitruants résonnèrent du Shiokaze jusqu’au port de Kugane, où ils s’évanouirent au gré de la brise marine.