Vague à l'âme

« Pas une seule vague en vue... »

Deep Blue sentait la moutarde lui monter au nez. Depuis qu'il avait abandonné l'utilisation des âmes de monstres et retiré son régulateur, il ne pouvait plus invoquer de lame de fond quand il le souhaitait. Au moins, dans la piscine à vagues artificielles de Solution Neuf, il n'avait pas à patienter longtemps avant de pouvoir surfer sur la houle, aussi faible soit-elle. Mais aujourd'hui, il se trouvait à la merci des caprices de la nature, puisqu'il s'était rendu aux Gemmes de Gornitruq, au cœur du Tuliyollal.
« Faut attendre, frangin. Pas le choix ! » lui lança Red Hot, assis à côté de lui.

Après avoir entendu une telle évidence, le sang de Deep Blue ne fit qu'un tour. Les frères adoptifs avaient profité de l'intersaison de l'Arcardion et s'étaient aventurés pour la première fois en dehors de la barrière qui délimitait Néo-Alexandrie. Mais le monde extérieur était bien trop barbant pour les Xtrêmes. Les plaines arides de la Shaaloani n'avaient rien à offrir à l'exception de quelques virevoltants qui se baladaient çà et là. Le Tuliyollal était une nation primitive qui ne proposait aucun divertissement digne de ce nom. Quant à la mer, la véritable étendue d'eau naturelle dans laquelle ils avaient placé tous leurs espoirs, ce n'était qu'un large bassin insipide, sans la moindre vaguelette pour venir les secouer. Au moins, avec l'aide de l'électrope, ils pouvaient profiter du remous, aussi artificiel soit-il, pour combler leur besoin en adrénaline. Tout du moins, c'est ce qui traversait l'esprit de Deep Blue tandis qu'il scrutait l'horizon. Alors qu'il se releva, sa patience mise à mal, Red Hot laissa échapper quelques mots :

« Rien ne se passe comme on l'avait prévu. Comme d'habitude. »

Deep Blue se retint de lui cracher son venin à la figure, mais il n'en pensait pas moins. Aussi idiot qu'il fût, son frère avait parfaitement résumé la situation, car leur vie avait été une suite constante de contrariétés.

Le tout premier souvenir de Deep Blue remonte à l'époque où il pleurait, seul, dans une ruelle de la zone récréative. Il avait été recueilli par les autorités et envoyé dans un centre d'accueil, et c'est ainsi qu'il comprit qu'il avait été abandonné par ses parents. Il était incapable de se rappeler de leur visage. Était-ce parce qu'une partie de sa mémoire avait été emportée dans les cieux ? Ou les avait-il complètement oubliés ? Toujours est-il que, grâce à cela, il avait été en quelque sorte préservé des émotions les plus sombres, comme la tristesse et la solitude, mais également des sentiments les plus prégnants, tels que la colère et la rancœur. En revanche, en l'absence de véritable affection parentale, il devint en grandissant un jeune homme asocial et prompt à la violence. Au moindre petit mécontentement, il pouvait perdre tout contrôle et saccager sa chambre, causant d'innombrables problèmes au personnel du centre. Il était de loin l'enfant le plus turbulent de l'institution.

Lorsqu'il atteignit l'âge de travailler, il se rendit à Résolution pour son premier entretien d'orientation professionnelle. Il espérait pouvoir décrocher un emploi d'exterminateur : les combattants chargés de traquer et d'éliminer les monstres les plus dangereux. Il s'imaginait déjà en train de déchaîner le pouvoir de la créature dont l'âme lui serait confiée, une tâche qui semblait convenir parfaitement à son tempérament. Mais la vie lui réservait encore un bon lot de déconfitures.

« Compte tenu de votre personnalité, nous avons jugé trop risqué de vous remettre une âme de monstre. De plus, puisque vous avez démontré à maintes reprises votre incapacité à coopérer avec d'autres, nous vous proposons un poste d'agent d'entretien que vous pourrez exercer seul. »

Le fonctionnaire de Résolution lui déclara cette sentence d'un ton détaché, sans même regarder Deep Blue dans les yeux. À cet instant, sa colère explosa et il se mit à saccager les lieux, prouvant ainsi qu'il n'était effectivement pas apte à devenir exterminateur. Les sentinelles mécaniques furent appelées en renfort, mais avant qu'il ne puisse être capturé, Deep Blue s'empara en vitesse d'un motodrone garé non loin de là et prit la fuite. S'en suivit alors une course-poursuite endiablée, et voyant les sentinelles se rapprocher, le jeune homme enclencha l'accélérateur jusqu'au maximum. Bien qu'à la moindre erreur, il aurait pu signer son arrêt de mort, Deep Blue ne ressentit à ce moment-là aucune peur. Au contraire, cette situation extrême avait fait naître dans sa poitrine un frisson, une exaltation inédite. En fin de compte, une autre patrouille en embuscade réussit à l'arrêter dans sa course folle, mais peu lui importait de terminer en prison : il avait enfin trouvé ce qu'il avait tant cherché !

À peine avait-il purgé sa peine que Deep Blue alla emprunter de l'argent auprès d'un usurier clandestin, et il fila s'acheter un motodrone de seconde main. Dans sa quête de sensations fortes, telles qu'il avait pu les ressentir lors de sa fuite, il inventa progressivement des figures acrobatiques toujours plus ahurissantes. Son pilotage audacieux et ses techniques spectaculaires lui valurent une belle réputation dans certains milieux, et des passionnés commencèrent à l'aduler. En outre, l'arrivée de sponsors lui permit de rembourser intégralement ses dettes, et de faire de cette activité un véritable gagne-pain. Deep Blue avait rejeté le chemin tracé pour lui par les autorités de la cité, et ainsi, il avait finalement créé son propre métier, une profession qu'il était seul à pouvoir exercer.

Ses frasques aériennes inspirèrent à leur tour d'autres casse-cou adeptes de disciplines extrêmes, et parmi eux se trouvait un nouveau venu dont la maîtrise n'avait rien à envier au pionnier du genre. Il était capable de tournoyer plusieurs fois dans les airs pour effectuer des figures terriblement périlleuses avant d'atterrir, et ce, sans utiliser la fonction de vol stationnaire de son motodrone. L'arrivée de ce rival attisa l'esprit de compétition de Deep Blue. Il redoubla d'ingéniosité pour réaliser des acrobaties toujours plus folles que celles de celui qui deviendra par la suite Red Hot. Et leur renommée ne fit que croître au fur et à mesure que les spectateurs se passionnèrent pour leurs performances audacieuses. Toutefois, certains prédisaient déjà que de telles pitreries finiraient par causer un accident grave, et leur inquiétude se révéla fondée.

Le pire se produisit lors de l'affrontement destiné à partager définitivement les deux rivaux. Red Hot se lança dans un saut périlleux à couper le souffle, mais perdit l'équilibre à l'atterrissage. Son motodrone, devenu incontrôlable, s'envola dans un vacarme assourdissant et alla s'écraser contre le mur d'un bâtiment commercial. Par chance, le pilote avait sauté de son appareil juste avant l'impact, et il ne souffrit que de blessures légères. Aucune victime ne fut à déplorer à l'intérieur de l'immeuble touché, mais les dégâts matériels furent considérables. Après cet accident, le public ne regarda plus jamais les acrobates du même œil. Les sponsors, toujours réfractaires au danger et à la mauvaise presse, délaissèrent rapidement la discipline, et Deep Blue perdit son travail. Ce succès qu'il avait eu tant de mal à saisir, lui fila comme du sable entre les doigts. À nouveau, le sort semblait s'acharner contre lui.

Alors qu'il errait dans les rues de la cité, son ancien rival réapparut devant lui. Tout à coup, il se mit à l'appeler « grand frère » et à lui témoigner son admiration. Lui non plus n'avait jamais connu ses parents. À la fois par empathie pour un orphelin tel que lui, mais aussi parce que Deep Blue se sentait supérieur à ce grand bonhomme un peu simplet, il accepta de le prendre sous son aile, l'appelant « petit frère » à son tour.

Un beau jour, Red Hot lui proposa de participer à une compétition de surf qui commençait à gagner en popularité dans les bassins artificiels de Solution Neuf. Deep Blue n'était pas particulièrement enthousiaste face à cette idée, mais approuva tout de même, puisque ce sport provenait de l'ancien monde et présentait certaines similitudes avec les acrobaties en motodrone. Puisque les deux hommes n'avaient aucune autre perspective, ils misèrent alors leur avenir sur cette nouvelle activité. Leur talent hors du commun s'y révéla aussitôt. Ils se firent tout de suite remarquer et gravirent les échelons à une vitesse fulgurante. Chaque jour, des foules de spectateurs se pressaient autour des bassins dans l'espoir d'apercevoir leurs exploits. Contrairement aux figures de rue en motodrone, les compétitions de surf ne risquaient certainement pas de blesser leur audience ni d'endommager les bâtiments alentour. Tels des poissons retournant dans l'océan, les deux frères adoptifs se défiaient mutuellement, dans le but de réussir des acrobaties toujours plus extrêmes. Grâce à l'électrope, ils pouvaient créer d'immenses lames de fond et même invoquer des flammes, pour accomplir des prouesses qui dépassaient l'entendement. Ces performances hors du commun ont su conquérir le public, faisant des deux compagnons à nouveau les égéries de leur discipline, comme à l'époque de leurs frasques en motodrone.

Mais ce succès ne fut encore que de courte durée. Un jour, l'organisateur des compétitions de surf vint rendre visite à Deep Blue. Selon lui, des voix s'élevaient progressivement à leur encontre, car leurs prouesses excessives gaspillaient les ressources d'âmes terriblement précieuses. L'essentiel des reproches était d'ailleurs concentré sur Red Hot. Son style, basé sur l'utilisation d'explosifs pour générer des vagues gigantesques, attirait l'attention du public, mais il présentait un niveau de danger bien trop élevé et consommait une quantité colossale d'âmes humaines. Le responsable déclara que, si les deux hommes continuaient leur quête de sensations extrêmes, il ne pourrait plus contenir les critiques bien longtemps. Puis il ajouta, d'un ton glacial :

« Et si tu te débarrassais de cet imbécile heureux ?
– Il n'est pas si stupide que tu le crois ! »


La colère de Deep Blue explosa d'un seul coup. Avant même qu'il ne s'en rende compte, son poing était parti, envoyant valser l'organisateur avec sa chaise. La punition fut immédiate : les deux frères furent bannis des compétitions de surf. Le succès obtenu à la sueur de leur front s'évanouit alors telle une bulle à la surface de l'eau.

« C'était moi, le véritable idiot... »

Deep Blue était rongé de remords. Depuis ce moment fatidique, il avait tout perdu : ses économies s'étaient épuisées, il dut quitter son logement et il se retrouva à vivre dans la rue. Pas un seul jour ne passait sans qu'il ne se dise que tout aurait été différent s'il n'avait pas frappé cet homme. À ses côtés, Red Hot fouillait dans les ordures, ignorant tout du tourment qui agitait son frère.

« Frangin, ça a l'air mangeable, ça ! »

En voyant les restes de nourriture d'origine douteuse que lui tendait innocemment Red Hot, Deep Blue laissa échapper un profond soupir. Il n'y avait plus rien à faire, il était arrivé au terme de son existence. C'est à ce moment-là, alors qu'il était sur le point de tout abandonner, qu'un homme d'âge mûr très élégant apparut devant eux, tel un sauveur. Après les avoir observés longuement en silence, il prit enfin la parole :

« Messieurs, que diriez-vous de combattre au sein de l'Arcadion ? »

Deep Blue leva la tête machinalement. Bien qu'elle n'ait jamais suivi le cours qu'il souhaitait, sa vie n'était peut-être pas encore terminée. C'est ainsi que les deux frères reçurent leur nom de scène et rejoignirent les autres lutteurs de l'Arcadion. Deep Blue put enfin exaucer son rêve de longue date et combattre à l'aide d'âmes de monstres, même s'il ne s'était jamais imaginé y parvenir de cette manière. Le propriétaire avait également discerné avec justesse la véritable valeur des deux hommes. Il avait compris que s'ils pouvaient se montrer capables chacun de leur côté, c'était en tandem qu'ils brillaient réellement. Le duo de choc, les Xtrêmes, était ainsi né. Leur style de combat agressif, leur coordination parfaite et leur attitude provocatrice de méchants trublions leur attirèrent rapidement les faveurs du public. Ils devinrent dès lors les antagonistes les plus emblématiques de l'Arcadion. Après un long parcours semé d'embûches, Deep Blue et Red Hot avaient enfin trouvé leur véritable place.

Mais une autre tragédie les attendait au tournant. À force de recourir aux âmes de monstres, ils furent atteints de psychodiabrose, une maladie qui ronge progressivement l'âme jusqu'à entraîner la mort. Pour eux qui avaient toujours été protégés par leurs régulateurs, c'était la première fois qu'ils se retrouvaient confrontés à un authentique danger. Ils avaient constamment repoussé les limites du frisson, mais seulement parce qu'ils savaient très bien qu'ils seraient ranimés en cas de problème. À partir du moment où leur vie fut bel et bien menacée, tout amusement ou excitation disparut, et ne restait plus alors qu'une terreur insondable.

« Frangin... J'ai peur de mourir. »

C'était la première fois que Red Hot laissait transparaître un signe de faiblesse. Deep Blue également était traumatisé. Jamais il n'avait ressenti une telle envie de vivre. Il se réveillait en sursaut au beau milieu de la nuit, car plus rien ne garantissait qu'il pourrait rouvrir les yeux le matin venu. Le seul moyen de guérir consistait à terrasser le propriétaire, qui s'était transformé en un immense serpent appelé Lindwurm, afin d'extraire de son cœur un ingrédient nécessaire à la fabrication d'un remède. Toutefois, même le champion en titre de l'Arcadion n'avait pu rivaliser avec la bête. Les espoirs résidèrent alors dans le challenger sans régulateur, un combattant capable de vaincre les vedettes de l'arène sans avoir recours aux âmes de monstres. Une mission fut donc confiée aux Xtrêmes : provoquer ce nouvel adversaire et le forcer à dépasser ses limites au cours d'un affrontement sans retenue.

« Il est possible que ce soit notre dernier tour sur le ring. » déclara Deep Blue à son frère, la voix emplie de détermination.

« Alors, autant donner tout ce qu'on a, grand frère ! »

Conformément au souhait de Red Hot, les Xtrêmes se déchaînèrent au cours de leur affrontement. Le challenger sans régulateur avait mis sa vie en jeu, et il frôla la mort à bien des reprises. Mais en le voyant persévérer au mépris du danger, les deux frères prirent conscience d'une chose essentielle : la véritable force ne consiste pas à ignorer la peur de mourir, mais à avancer malgré tout, même quand l'issue peut s'avérer fatale. Cette révélation les transforma en un instant. Leur terreur n'avait pas disparu, mais en l'acceptant, ils ressentirent bien plus intensément leur envie de survivre. Et cela n'avait rien à voir avec la poursuite d'un frisson passager à laquelle ils s'étaient adonnés. Regarder la mort en face leur procura un sentiment d'exaltation authentique. Sans s'en rendre compte, ils éprouvèrent tous les deux pour la première fois de leur existence une euphorie poussée à son paroxysme.
En fin de compte, ils durent concéder la victoire au challenger sans régulateur, qui réussit ensuite à vaincre le terrible Lindwurm. Deep Blue et Red Hot furent ainsi sauvés du mal qui les rongeait.

« Voilà une vague, frangin ! »

Interpellé, Deep Blue tourna son regard vers la mer. Alors que la surface était jusque-là aussi imperturbable que celle d'un miroir, il décelait à présent une once de mouvement. Sa vie ne s'était certes pas déroulée comme il l'avait souhaité : il avait dû abandonner bien des rêves en chemin, et il avait subi trop de déconvenues pour les compter. Pourtant, le destin avait placé Red Hot sur sa route, et sans lui, les Xtrêmes n'auraient jamais pu se former. Grâce à cela, il avait vécu les plus incroyables sensations de toute son existence.

« Ouais... Rien ne se passe comme on l'avait prévu... »

Deep Blue murmura les mots prononcés par son frère quelques instants auparavant. La vie n'est pas une piscine à vagues qui vous sert la situation idéale sur commande. C'est justement parce qu'on ne sait jamais quand la vraie lame de fond va débarquer que l'attente en vaut la peine. Parce qu'il est impossible de deviner si on sera véritablement capable de la dompter sans y laisser des plumes que notre cœur s'emballe. Et la joie qu'on ressent lorsque l'on y parvient est tout bonnement inégalable.

« Allons-y, Red Hot !
– C'est parti, grand frère ! »


Les deux hommes s'élancèrent alors en même temps. Face à eux, l'océan bien réel commençait à leur montrer son véritable caractère, imprédictible, tout comme l'avenir qui les attendait. Et c'est justement ce qui rend la vie si passionnante.