The Lodestone

Autour de la tempête de sang

En quête d'une éclipse


Venez, prenez place autour du feu. L'histoire que je vais vous conter ce soir est celle d'un Ao Ra né dans notre resplendissante plaine, bien des saisons après la création de notre Père et de notre Mère.

Au bout de la rivière qui sillonne les flancs rocailleux des montagnes de la Queue s'étend le lac d'Azim Khaat. Là-bas, le Dieu du soleil donna jadis naissance au Père de l'Aube. Et aujourd'hui, un temple de pierre, baigné par la lumière d'Azim et plus grand que le plus monumental des rocs, surplombe ce profond bassin. Sur ce bout de terre surélevée vivent les Oronir, des Ao Ra redoutables et fiers qui prétendent descendre directement d'Azim. Les Xaela de cette tribu chérissent leur famille et vénèrent leurs ancêtres avec ardeur.

Il était une fois un petit garçon né parmi eux qui s'appelait Magnai. Il était plus robuste que les Oronir de son âge, mais aussi plus avare de paroles. Quant à sa force, elle était prodigieuse et égalait celle des adultes. En effet, il pouvait transporter en une seule fois non pas un, ni deux, mais quatre baquets de lait remplis à ras bord ! Les siens le conviaient d'ailleurs à la chasse, à laquelle il partait armé d'une gigantesque hache aussi grande que lui. Quand ils en revenaient, on lui ébouriffait affectueusement les cheveux et lui disait toujours : « Continue comme ça, et tu seras bientôt un aîné ! ». Car les Oronir, voyez-vous, organisaient régulièrement un tournoi pour départager les plus faibles des plus forts.

Le guerrier en herbe adorait plus que tout les histoires et réclamait sans cesse au conteur ses préférées, les mythes narrant l'origine de sa tribu : celui du combat entre Azim, le Dieu-soleil, et Nhaama, la Déesse-lune, qui se conclut par la création du Père et de la Mère, les premiers humains à porter des écailles ; celui où les deux divinités tombèrent amoureuses l'une de l'autre en voyant leurs créations s'entraider ; mais aussi celui où elles s'exilèrent chacune dans un recoin de la grande voûte céleste pour ne pas abolir le jour et la nuit ; enfin, celui où Azim, soucieux de protéger les enfants de Nhaama, envoya un avatar sur terre et donna ainsi naissance au premier Oronir. À chaque fois que le conteur avait terminé son histoire, Magnai approuvait de la tête, et sa détermination n'en était que renforcée. Azim lui avait confié une mission, et il l'accomplirait ! Il s'entraînerait sans relâche pour devenir un grand guerrier.

Un jour, le jeune Magnai posa une question au conteur.

« Comment on sait quand on a trouvé sa fille de Nhaama ? » lui demanda-t-il.

Il voulait parler d'un autre mythe Oronir. Celui-ci racontait que Nhaama, triste d'avoir dû se séparer de son amant, versait de temps à autre une larme. La goutte tombée des cieux se transformait alors en une âme sœur liée à un unique homme oronir, sa fille de Nhaama. Le conteur, lui, avait déjà trouvé la sienne, et il profita de l'occasion pour narrer leur émouvante rencontre. Mais la magie de cette histoire échappa complètement à Magnai.

Il posa donc la même question à ses frères oronir qui avaient déjà trouvé leur moitié. L'un d'entre eux l'avait rencontrée au marché, et une affinité profonde était née instantanément. Un autre l'avait aperçue en train de bander son arc lors d'une chasse et avait compris dès ce moment qu'ils étaient voués à s'unir. Un troisième lui répondit en riant que la sienne était une amie d'enfance, et qu'après s'être côtoyé si longtemps, il leur avait paru évident de passer ensemble le reste de leurs jours. Bref, personne n'avait vécu la même chose, et Magnai n'était pas plus avancé ! « Peu importe », se dit-il. « Quand mes frères parlent de leur rencontre, ils ont toujours ce sourire béat sur leur visage. C'est la preuve qu'ils ont bien trouvé la fille de Nhaama qui leur était destinée. » Il était secrètement excité à l'idée d'être un jour réuni avec la sienne. Un jour, leurs chemins se croiseraient, et ils réaliseraient alors qu'ils partagent les mêmes sentiments.

Avec le temps, Magnai commença à s'imaginer sa future dulcinée. La steppe était vaste, après tout. Il fallait qu'il y réfléchisse dès maintenant, sans quoi il risquait de ne pas la reconnaître le moment venu.

Sa tribu comptait beaucoup de femmes, bien sûr, cependant elles étaient bien trop gaillardes à son goût. En plus, elles profitaient toujours de son temps libre pour lui imposer des corvées ! Travailler ne dérangeait pas Magnai, mais il n'aimait pas que ses sœurs oronir le traitent comme une bête de somme pour autant. Un jour, alors qu'il faisait sécher les étoffes fraîchement teintes de deux filles de trois et cinq ans ses aînées, il pensa à son âme sœur : « Ma fille de Nhaama ne peut pas avoir leur rire gras. Je suis sûr qu'elle est élégante et réservée. »
Il ne pouvait pas en être autrement : sa promise serait la plus désirable de toutes.

Un autre jour, Magnai avait entrepris d'aider une cadette dont la chèvre s'était échappée. Malheureusement, un troupeau de halgai le prit en affection au cours de son expédition et lui fit perdre un temps considérable, et quand il finit enfin par retrouver et capturer la petite fugueuse, le ciel avait déjà enfilé son mantelet d'étoiles. Il fut donc contraint de passer une nuit glaciale sur la Mer de fanes, avec cette chèvre pour seule compagne. Il s'endormit sans s'en rendre compte, et quand il rouvrit les yeux, l'aube pointait. Alors que le soleil amorçait son ascension à l'horizon, il pouvait encore distinguer dans la voûte pâle les lueurs de quelques étincelles qui s'estompaient peu à peu face à l'enveloppe dorée du levant. Magnai aimait ces matins lumineux. La façon dont l'astre du jour infusait ciel et terre de couleurs éclatantes lui rappelait son lointain ancêtre. Azim bénissait le monde et affirmait son règne en le marquant de sa lumière pure. Ce seul spectacle suffisait à combler Magnai, il n'en ratait pas une miette. Enfin, les derniers nuages cédèrent à la clarté, et le ciel était maintenant rose comme les joues d'un poupon. « Ma fille de Nhaama doit être aussi douce et magnifique que cette aurore. Comme ça, sa présence ne finira jamais d'enchanter mon cœur », se dit Magnai.
Il ne pouvait pas en être autrement : sa promise serait la plus désirable de toutes.
Les années passèrent, et très vite le petit Oronir laissa place à un jeune guerrier plus féroce que quiconque. Magnai s'était non seulement imposé lors du tournoi des frères et ainsi gagné le titre de "grand frère", mais il avait aussi remporté le Naadam grâce à sa majesté et à sa vigueur débordante. Suite à ces exploits, les gens de sa tribu l'acceptèrent même comme leur chef, voyant en lui le seul Ao Ra aux écailles de jais digne de les commander.

Toutefois, malgré la gloire, sa fille de Nhaama restait un mystère. Les avances s'étaient succédé, mais il les rejetait les unes après les autres. « Trop ceci », « pas assez cela ». Il trouvait toujours chez les prétendantes un détail qui ne le satisfaisait pas, tant et si bien qu'au bout du compte, les femmes finirent par ne plus du tout lui adresser la parole. Quant aux hommes de son âge, ils se lièrent un à un à leur fille de Nhaama. Et un beau jour, las de voir leur grand frère vivre dans la solitude, ils lui firent la proposition suivante.

« Ô Magnai, frère suprême parmi tous mes frères ! Les Oronir ont grâce à toi triomphé lors de la Grande Bataille et règnent désormais en maîtres incontestés sur la steppe. »

« Nous devrions exercer ce pouvoir en rassemblant toutes les femmes de la région qui n'ont pas trouvé leur âme sœur et ainsi te permettre de rencontrer ta fille de Nhaama. »

« C'est là peut-être le but ultime de tout ce que tu as accompli jusqu'ici, y compris ta victoire au Naadam ! Ordonne qu'on appelle les yols et qu'on selle les chevaux ! Nous te ramènerons celle qui t'est promise ! »

Et c'est ainsi que pour Magnai, un immense regroupement de jeunes femmes fut organisé.

Il fallut peu de temps aux Oronir pour réunir les femmes célibataires de la Steppe d'Azim en un seul et même endroit. Devant ces dernières, Magnai se tenait assis l'air renfrogné sous un somptueux pare-soleil en toile. L'un de ses frères lui annonça alors avec déférence :

« Ô Magnai, frère suprême parmi tous mes frères ! Voici ce que nous t'avions promis. Nhaama a versé une larme qui t'est destinée, et elle se trouve assurément au sein de celles qui sont réunies ici. »

Magnai se contenta d'acquiescer en silence, puis il se leva pour s'approcher et considérer une à une celles qu'on avait rassemblées pour son bon plaisir. Les attitudes qui transparaissaient sur leurs visages étaient variées, et certaines d'entre elles auraient bien préféré être ailleurs. Le regard de Magnai s'arrêta alors sur l'une de ces jeunes femmes. Sa bouche était dissimulée derrière un morceau d'étoffe, mais hormis cela, elle était avenante et modestement vêtue. D'autre part, elle ne prenait pas part aux messes basses de ses camarades et ne faisait aucun cas du chef oronir. Elle se contentait de scruter l'horizon, tout en se laissant caresser par le doux vent de la steppe.

« Toi. Regarde-moi. »

Elle tressaillit quand elle vit Magnai s'approcher. Et qui aurait pu lui en vouloir ?! La jeune Qestir était jusqu'ici complètement perdue dans ses pensées. En effet, elle ne regardait pas dans le vide, mais étudiait le tissu utilisé pour confectionner le pare-soleil. Proposer des rouleaux de ce luxueux textile au Ralliement nous permettrait de nous faire connaître, se disait-elle. Malheureusement, Magnai ne pouvait pas le savoir. Il la saisit alors brusquement par le bras, puis réalisa intérieurement avec stupeur :

« Mais... son bras est fin comme un brin d'herbe ! »

Il n'en revenait pas. Avec un peu plus de force, il aurait facilement pu le briser. Toujours en l'aggripant, il la dévisagea en silence. Son cœur martelait sa poitrine. La corpulence de la Qestir n'était pas si différente des femmes de sa tribu, et pourtant, maintenant qu'il la touchait, il pouvait distinguer chez elle une grande gracilité.

« Et si c'était elle ? » s'interrogea-t-il.

Il la fixa du regard encore plus intensément à la recherche d'une réponse à sa question. Si elle rougissait ou si elle faisait oui de la tête l'air gêné, il n'y aurait plus aucun doute. Il aurait alors prononcé les vœux d'usage et ordonné séance tenante d'organiser de somptueuses fiançailles.

Hélas... Au grand dam de Magnai, la jeune Qestir larmoyait devant son terrifiant regard, et pour toute réponse à ses attentes, il n'eut droit qu'à un violent hochement de tête ! Au même moment, parmi les femmes qui n'avait pas pipé mot jusque-là, une voix perçante s'éleva.

« Non mais tu vas la lâcher, oui ? Elle est au bord des larmes ! Tu vois bien que les empaffés dans ton genre ne l'intéressent pas ! »

Celle qui venait de faire part de son mécontentement s'avança alors vers Magnai d'un pas hardi. Ses longs cheveux blancs comme le sable du désert tombaient en cascade à l'avant et l'arrière de ses épaules, et elle était entièrement vêtue de bleu saphir, la couleur de ceux qui ne redoutent pas la mort... C'était Sadu, chef des Dotharl, la tribu qui avait maintes fois affronté les Oronir pour imposer sa domination. Son intervention tira Magnai de sa stupeur, et il relâcha son étreinte. « C'est bon, écarte-toi maintenant », dit Sadu à la jeune femme angoissée. La Qestir témoigna sa gratitude à la Dotharl par une profonde révérence et retourna se perdre dans le groupe.
« C'est toi, le nouveau chef des Oronir ? Au dernier Naadam, nous n’avons pas eu la chance d’être présentés, et encore moins d’en découdre. Alors comme ça, tu n'es qu'un péteux qui a un plus gros penchant pour les femmes que pour l'alcool et la fortune ? »

« Hmpf... Tu ne peux pas comprendre ce qui m'anime. Recule, les perdants ne se cabrent pas devant les vainqueurs. »

Sadu le fusilla du regard avec ses yeux bleu vif, tel un baras qui jette son dévolu sur sa proie. Puis, avant que les frères oronir aient le temps de lever le petit doigt, elle se saisit de son bâton enchanté et déchaîna une tempête de flammes en un tour de bras ! Alors que les femmes fuyaient devant le mur de feu qui avançait, Magnai fronçait les sourcils en scrutant Sadu, et elle, en retour, riait à gorge déployée.

« Ha ha ha ! Quel dommage ! Vous vous étiez donné tant de mal pour nous rassembler ici ! N'oublie pas que c'est toi qui as allumé cette mèche. Les Dotharl ont peut-être échoué sur le champ de bataille, mais si tu crois qu'on va se laisser traiter de perdants alors qu'on ne t'y a pas vu, tu te fourres le doigt dans l'œil ! »

Sadu brandit une nouvelle fois son bâton dans sa direction en signe de défi. Magnai empoigna alors la hache qu'un de ses frères lui avait apportée et fit signe à sa tribu de ne pas intervenir. C'était un problème entre chefs, et il serait réglé entre chefs. L'arme à la main, il poussa un soupir.

« Où te caches-tu... ? Ma tendre... mon élégante et réservée âme sœur... mon aurore... ma fille de Nhaama ?! Dis-moi ! »

Puis il s'élança comme un fauve dans un combat fatidique qui se prolongea durant trois jours et trois nuits. Et sa fille de Nhaama ? me demanderez-vous. Eh bien, je vous conterai cela un soir prochain, car c'est une histoire que grand frère Magnai continue à ce jour de tisser au fil de ses rencontres.