The Lodestone

Par-delà les finitudes

La quête d'une vie

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Dans ce monde, il n'y a rien de plus cruel que le pardon.
Pour qu'il soit accepté, on l'exprime sous forme de phrases comme « Ça va », « Ne t'inquiète pas », « Tu as fait de ton mieux » ou encore « N'hésite pas à m'en parler la prochaine fois ». À grand renfort d'excuses, les sentiments les plus tumultueux sont réduits à rien ou presque. Les angles sont arrondis, les épines arrachées. Partout, il y a des centaines de mains prêtes à enfoncer, en douceur, le clou qui dépasse.
Certes, il est possible de leur résister ; de tenter d'affirmer sa volonté, avant qu'elle ne devienne banale et dérisoire ; de sortir les griffes. Mais rien n'y fait : le regard des autres demeurera toujours aussi bienveillant. « Mais oui, mais oui », répondront-ils, un sourire lénifiant aux lèvres. Ainsi, tout sera excusé. Et les incartades, quelles qu'elles soient, ne laisseront pas la moindre trace.

« Refuseront-ils enfin de me pardonner, cette fois-ci ? »

C'est la question que se posait Hermès, tandis qu'il se tenait immobile à l'étage mésosphérique, au sommet de l'Hyperborée, les yeux rivés sur l'horizon. Des niveaux inférieurs lui parvenaient les échos d'un message d'avertissement joué en boucle depuis quelques minutes : des bêtes s'étaient apparemment échappées de leur enclos, et le bâtiment entier était passé en état d'alerte ; autrement dit, un sort débilitant avait été déployé, affaiblissant l'ensemble des êtres vivants de l'édifice à l'exception du personnel. Or, Hermès ne s'alarmait point de cette situation, et pour cause : c'est lui qui l'avait sciemment provoquée.

De la paume de sa main, qui avait doublé de taille depuis sa transformation, il s'harmonisa avec le réseau éthéré de l'Hyperborée, et put constater que son sort de « piratage » avait porté ses fruits. En effet, de nombreuses cages s'étaient ouvertes, libérant autant de créatures prêtes à se ruer sur quiconque pénétrerait dans l'enceinte de l'établissement.
Évidemment, nul ne serait assez fou pour tenter de remettre ces bêtes féroces à leur place. Les éventuels intrus se défendraient par les armes, quitte à faire couler le sang. En envoyant tous ces spécimens à une mort probable, Hermès, qui respectait plus que quiconque chaque être vivant, avait l'impression d'orchestrer là un odieux massacre. Sa décision était profondément injuste, et condamnable sur le plan moral. Il ne l'avait pas prise de gaieté de cœur. Seulement, c'était la seule solution envisageable sur le moment : exploiter les créatures de l'Hyperborée et leur avantage du terrain, afin de contrecarrer des adversaires plus forts et plus nombreux que lui.
Du reste, il s'agissait là de sa première expérience d'un conflit violent. Dans un monde où les hommes se voyaient comme le sang irriguant la planète – un sang qui, par définition, circule sous l'impulsion d'un courant unique – les rares disputes se réglaient toujours par le verbe. N'ayant lui-même jamais usé de la force pour repousser autrui, Hermès éprouvait une nervosité absolue, qui menaçait à tout instant de lui ôter sa lucidité.

Il continuait d'extraire des informations du réseau éthéré, lesquelles venaient s'afficher sous ses yeux par le biais de la magie. Comme il pouvait s'y attendre, un groupe d'individus qu'il connaissait très bien se rapprochait inexorablement de sa position, terrassant nombre de créatures sur son passage. Il dut se résoudre à ouvrir d'autres cages, sacrifiant toujours plus de spécimens.
Ce faisant, il eut une pensée pour l'un des intrus en particulier : celui qui s'était d'abord fait passer pour le familier d'Azem, avant de se présenter comme un visiteur du futur ; le représentant d'une humanité nouvelle, née sur les décombres de la civilisation actuelle ; un être ambivalent, qui affichait un sourire des plus chaleureux, mais au contact duquel les elpis s'étaient pourtant colorées d'une teinte mélancolique.
Ce qu'Hermès avait perçu en lui ce soir-là n'était ni de la gentillesse ni de la bienveillance, mais de la force de caractère ; celle d'une personne dont on devine au premier coup d'œil qu'elle a traversé mille et une épreuves pour en arriver là.
« Et moi, alors... ? Mon courage est-il comparable au sien ? », se demanda-t-il tandis qu'il se remémorait ce sourire si particulier, comme pour se rassurer. S'accrocher à cette image était en effet pour lui un moyen de garder en vue l'essentiel au milieu des turpitudes qui l'attendaient, qu'il s'agisse de faire couler le sang d'innocents, ou de commettre pire crime encore.

« Météion, cette vérité que tu m'as révélée... Je veux pouvoir l'accepter en mon âme et conscience. »

Hermès se tourna vers la fillette aux cheveux bleus qui se tenait derrière lui, et qui regardait dans sa direction, ou plutôt dans le vague. À la voir ainsi vidée de toute l'énergie qui la caractérisait autrefois, son géniteur en ressentit non pas de l'inquiétude, mais une douleur sourde qui lui serra la poitrine. Pour autant, sa protégée avait sagement obéi à son ordre de se tenir à carreau, signe que la conscience partagée qui la reliait à ses sœurs s'était plus ou moins stabilisée.

Plus tôt, sur les rives du Léthé, le rapport desdites sœurs était tombé : les formes de vies intelligentes rencontrées sur d'autres planètes avaient toutes connu un destin tragique. Aussi, leur vision de la vie, la réponse rapportée par Météion, serait sans doute difficilement acceptable pour les habitants d'un havre de paix comme Ætherys.
Dès lors, il fallait prendre du recul. Ne pas interpréter cette découverte à la lumière du sens commun, et encore moins de celle d'un futur annoncé comme apocalyptique, mais se focaliser sur la problématique initiale, les réponses proposées, et rien d'autre. À cette fin, chaque minute, chaque seconde comptait.

Hermès fit sauter un verrou particulièrement robuste, libérant dans la salle d'évaluation de l'Hyperborée une imposante créature appelée « seigneur Ladon ». De leur côté, les intrus poursuivaient leur bonhomme de chemin, terrassant spécimen après spécimen, accablant le directeur de l'établissement d'une culpabilité toujours plus pesante. Si le seigneur Ladon échouait à les arrêter, Hermès devrait les affronter en personne, une rixe qui achèverait de le transformer en gibier de potence.
« Ce n'est pas plus mal comme ça », pensa-t-il, esquissant un léger rictus. À vrai dire, il était bien plus terrifié à l'idée de devoir retourner dans son carcan, frappé une énième fois du sceau du pardon. Il pouvait tolérer bien des déceptions, mais pas que ses questionnements existentiels ou son combat aux côtés de Météion finissent digérés par ce monstre froid appelé « normalité ».

« Tu as diligemment accompli ce pour quoi je t'ai créée. Je ne laisserai pas le fruit de tes efforts tomber dans l'oubli. »

Toujours transformé, Hermès vint s'agenouiller devant Météion du haut de son impressionnante stature. Il ne pouvait se permettre de lui caresser la tête comme à son habitude ; sa main était si grosse qu'il aurait pu la blesser. À la place, il plongea son regard dans les yeux de la fillette, qui étaient aussi bleus que ses ailes. À travers ses pupilles, il crut distinguer le reflet des jours passés.

À commencer par celui où cette fameuse couleur bleue lui était venue à l'esprit.
Ce matin-là, il s'était réveillé dans la douleur, secouant péniblement la tête après un moment de silence. Pour une raison qui lui échappait, il s'était endormi non pas dans ses propres quartiers, mais dans une chambre vacante de l'Anagnorisis. Tandis qu'il tentait de rassembler tant bien que mal ses souvenirs de la veille, il fut interrompu par l'arrivée de sa collègue Euanthé qui lui expliqua, non sans ponctuer son récit de longs soupirs désabusés, qu'elle l'avait retrouvé évanoui dans un coin du complexe, et transporté jusqu'à cette chambre.
S'imaginant la scène, Hermès fut saisi de honte et se recroquevilla aussitôt sur son lit.

« D-désolé... Le projet de familier sur lequel je planche depuis si longtemps est sur le point d'aboutir... J'étais tellement absorbé par les derniers détails que j'ai négligé mon sommeil. »

Bien des années s'étaient effectivement écoulées depuis qu'il s'était mis en tête de concevoir une « entéléchie douée de conscience », entité la plus à même selon lui d'accomplir son rêve d'explorer l'espace. Un défi sans précédent, infiniment complexe à relever. L'objectif ultime étant d'établir un échange avec les êtres vivants d'autres planètes, son entéléchie devait non seulement être capable de survivre grâce au dynamis, mais aussi de détecter des formes de vies intelligentes, ou encore de se déplacer rapidement d'un point à l'autre de l'espace. Pendant longtemps, ses recherches avaient piétiné, avant qu'elles ne s'engagent enfin dans une direction concrète.

Euanthé offrit à Hermès un sourire compatissant et lui tendit un panier de fruits, le sommant de se nourrir convenablement, à tout le moins.

« Donc, tu as enfin une idée claire de l'apparence de ton familier ? Si je me souviens bien, c'était là ton principal souci. »

Hermès, qui était en train de se saisir du panier de fruits, se pétrifia tout à coup.
Comme le soulignait à juste titre sa collègue, définir l'aspect des êtres qu'il mettait au monde était en général l'étape qu'il redoutait le plus. Pour une créature humanoïde, il était encore possible de s'en tenir au cahier des charges, mais dans le cas d'autres animaux ou entités, il était attendu que leur apparence soit unique et originale, tout en s'inscrivant harmonieusement dans la biodiversité existante de la planète. De grands noms de la phantasmagénie comme Lahabrea consacraient leur carrière tout entière à la poursuite de la beauté jusque dans les moindres détails. Hermès, pour sa part, n'avait malheureusement aucune idée de ce qui était pertinent ou non sur le plan esthétique.

« Je voudrais lui donner une apparence toute simple, à l'opposé de sa nature qui, elle, est complexe. Je pensais à un oiseau. Un stéréotype bien connu, avec des facultés avantageuses et une bonne capacité d'adaptation. Et il aurait une deuxième forme, plus proche de l'humain, pour faciliter la communication... Rien n'est encore gravé dans le marbre, mais voilà l'idée...
– Ça, c'est pour son concept de base, mais qu'en est-il des détails ? Tu n'as pas une image plus précise en tête ? Des signes distinctifs auxquels tu tiendrais ? »

Ne sachant que répondre sur l'instant, Hermès se plongea dans une intense réflexion.
En tout état de cause, il lui était impossible de savoir quel type d'apparence mettrait davantage en confiance les habitants d'autres planètes. Dès lors, il n'avait d'autre choix que de trouver l'inspiration en s'appuyant sur son instinct. C'est ainsi qu'il se mit à dérouler aléatoirement le fil de ses pensées, en partant d'idées très abstraites : l'espace, les étoiles ; l'éclat du dynamis ; l'image d'un oiseau prenant son envol...

« ... Ah, je sais. Mon familier sera bleu. Bleu comme le ciel d'Elpis, qui nous relie à toutes ces planètes lointaines. »

Hermès avait présenté sa vision comme elle lui était venue, sans trop réfléchir. Sa collègue cilla, un peu perplexe, avant de lâcher un léger soupir. « Ça me paraît une bonne idée », dit-elle finalement.
Par la suite, Hermès reçut le soutien d'Euanthé et d'autres chercheurs ayant eu vent de son projet, sous la forme d'une documentation complète sur l'art de concevoir de belles créatures, et même de plusieurs cours particuliers. C'est ainsi qu'il parvint, bien après en avoir défini le concept, à imaginer l'apparence définitive de l'« oiseau de l'espace ».
Il ne lui restait plus qu'à lui donner corps, un moment qui resta à jamais gravé dans sa mémoire. Suivant ses plans à la lettre, il déploya sa magie créatrice avec le plus grand soin, formant un amas de lumière dans lequel se découpa bientôt la silhouette d'un frêle oiseau. De la pointe de son bec à l'extrémité de ses ailes s'étalait un camaïeu de bleu, évoquant la lisière entre le ciel et l'espace que l'on pouvait apercevoir depuis l'Hyperborée. En vol, ses longues plumes rectrices dessinaient une traînée semblable à la queue d'une étoile filante.

« Météion. »

Pour Hermès, ce nom apparaissait comme une évidence. Sa sonorité même lui emplissait le cœur d'une chaleur réconfortante. Jusqu'au bout, il avait douté de ses choix esthétiques. Or, à présent que Météion se trouvait là, devant lui, la beauté immaculée de sa créature lui sautait aux yeux, dessinant sur son visage un sourire presque béat.
Ainsi le duo débuta sa grande aventure spatiale.
Hermès commença par créer une multitude de copies de Météion. Il les désignait sous le nom de « sœurs », et chacune pouvait agir indépendamment, mais elles étaient toutefois conçues pour se connecter à leur conscience partagée au moment de livrer leur rapport, et il était donc plus exact de les considérer comme l'extension d'une seule et même entité. Ceci fait, il procéda à plusieurs vols d'essai... pour des résultats sinon catastrophiques, du moins médiocres.
En effet, les Météion disposaient a priori de toutes les facultés nécessaires pour mener à bien leur mission ; or, leurs sorties dans l'espace se soldaient par des échecs répétés, la faute à des obstacles inattendus.

« Ah... ! »

Une nuit, après le travail, Hermès avait repris ses essais, toujours accompagné de sa protégée, qui était cette fois sous sa forme humaine. Quelque temps après l'envol de ses sœurs, elle avait lâché ce petit gémissement, semblable à un cri de douleur. Hermès, qui fixait les étoiles au loin, baissa les yeux et la vit se raidir, les pupilles dilatées. Avant même qu'il n'ait pu lui demander ce qui n'allait pas, la fillette se convulsa violemment en arrière, comme tirée par une corde invisible. Hermès la rattrapa in extremis, lui évitant une chute douloureuse. Seulement, elle était désormais aussi froide qu'un cadavre, et ne réagissait plus à ses appels paniqués.
Il la secoua à plusieurs reprises, parvenant finalement à lui arracher un râle strident, après quoi elle reprit vie petit à petit. Les ailettes qui saillissaient de sa chevelure se déployèrent sur toute leur longueur, puis se mirent à trembler, comme parcourues d'un violent frisson. Tandis qu'Hermès, qui la tenait dans ses bras, essayait de l'apaiser en lui caressant doucement le dos, elle s'écria soudain d'une voix déchirante :

« C'est un échec... J-j'ai encore perdu une de mes sœurs ! »

Bien qu'il s'attendait à une telle issue au vu de ses précédentes tentatives, Hermès en eut la gorge nouée. Sa protégée se releva prestement, et énuméra d'une voix chevrotante les raisons qui avaient conduit à cette nouvelle déconvenue.
Météion étant un être nourri au dynamis, l'éther qui la constitue avait été délibérément amenuisé à l'extrême, de sorte qu'elle échappe à l'influence de son environnement. Ainsi, elle était en mesure de survivre sur n'importe quelle planète, qu'elle soit volcanique, gelée ou même enveloppée de gaz toxique. Si l'astre en question était peuplé de créatures ressentant la chaleur, le froid ou la douleur, il se pouvait qu'elle en souffre également du fait de son don d'empathie. Mais ce cas de figure était peu probable, puisque les environnements les plus hostiles étaient par définition déserts.
À vrai dire, c'était plutôt son rapport particulier au dynamis qui avait tendance à lui jouer des tours. Sur Ætherys, où l'éther est présent en abondance, cette forme d'énergie n'était jamais mue que par les sentiments parfois intenses des êtres humains. Or, ce n'était pas toujours le cas dans l'espace, où cette mise en branle pouvait prendre des formes très surprenantes, forcément trompeuses pour Météion.
Une planète s'apparentait par exemple à un véritable moteur à dynamis géant. À l'instar des hommes, elle était vraisemblablement dotée d'une forme de conscience, et capable d'exprimer ce qu'elle ressentait (ses pensées n'avaient toutefois rien à voir avec celles d'un cerveau humain).
Quelque part dans une autre région de l'espace, le dynamis se déchaînait en un immense cyclone, dont l'œil était occupé par une sorte de mare d'éther, sans doute un gigantesque amas de souvenirs à l'origine des tempêtes alentour.
Les Météion, qui recherchaient des formes de vies intelligentes en s'appuyant sur les ondulations du dynamis, se retrouvaient attirées par ces planètes à risque, et y laissaient bien souvent la vie. C'était, selon toute probabilité, ce qu'il s'était à nouveau passé.

« T-t'en fais pas ! Mes sœurs et moi, on commence à bien reconnaître les lieux les plus d-dangereux ! À force d'essayer, on finira par trouver des p-planètes habitées !
– Je veux bien le croire, c'est juste que... »

La voix éteinte d'Hermès contrastait avec l'entrain affiché par son familier. Combien des sœurs de Météion allaient encore périr dans cette course à l'aveugle ? Même si elle-même n'en gardait aucune séquelle, son créateur ressortait profondément meurtri de cet incident.
Tandis qu'il baissait les yeux sans dire un mot, la fillette se pencha d'un air curieux, guettant son regard. Il s'efforça de reprendre son sang-froid, de peur que sa douleur ne déteigne sur la petite, quand cette dernière tendit soudain son bras et lui caressa la tête. Sans arrêter ses va-et-vient, elle lui dit :

« Faut p-pas abandonner. On la trouvera, la réponse que tu cherches. C-celle qui te rendra heureux, toi, les autres... et moi aussi ! Ce sera le bonheur pour tout le monde ! »

Après avoir assez remué la chevelure brune d'Hermès, elle retira enfin sa petite main, laissant son maître complètement ébouriffé. Sans trop savoir pourquoi, l'un et l'autre se mirent alors à rire de concert.

« Oui, tu as raison. Il reste encore tant de planètes à explorer, tant de peuples à découvrir... Écoutons ce qu'ils ont à dire, en espérant que leurs enseignements nous aideront à changer notre propre monde. »

Debout côte à côte, le chercheur et sa créature contemplèrent à nouveau le ciel étoilé, le regard tourné vers l'avenir, et le cœur empli d'un tendre espoir.

Ce doux rêve devait prendre fin brutalement, à cause d'un accident provoqué par l'incompétence d'Hermès, lequel fut rapporté en ces termes : « Avant que les Météion n'aient pu revenir de leur voyage dans l'espace, leur conscience partagée s'est affolée, entraînant l'implosion de chacune d'entre elles sans exception. Dans le même temps, le système d'altération mémorielle Kairos s'est détraqué, effaçant par erreur les derniers jours de la mémoire de toutes les personnes présentes sur les lieux. »
Les témoignages firent par ailleurs état de nombreuses cages qui s'étaient mystérieusement ouvertes dans l'Hyperborée, libérant un nombre considérable de spécimens qui, hélas, s'étaient ensuite entretués. L'un des employés rescapés de l'incident s'était fendu d'un trait d'humour envers son directeur : « Si ça se trouve, c'est vous-même qui, dans la panique, avez libéré toutes ces créatures. Connaissant votre amour des bêtes, ça ne me surprendrait qu'à moitié ! »

Hermès, pour sa part, s'en voulait terriblement ; d'avoir demandé à Météion d'entreprendre ce voyage périlleux ; de l'avoir créée pour qu'elle connaisse cette triste fin ; de s'être posé tant de questions absurdes. Si seulement il avait adopté la même mentalité que tout un chacun, cette tragédie ne serait jamais advenue. À ses yeux, il méritait l'opprobre.

Seulement, son entourage ne lui en tint pas rigueur. Les quelques jours effacés de la mémoire des victimes ne représentaient qu'une goutte d'eau au regard de l'espérance de vie des êtres humains. Quant à la perte des Météion et des spécimens de l'Hyperborée, elle n'attristait personne autant qu'Hermès. Au pire, il suffisait de les recréer, un argument difficilement réfutable en l'état actuel des choses.
Ainsi, le chercheur se résigna à son sort : celui d'accueillir le pardon de ses pairs, et de vivre à l'instar du commun des mortels. Il accepta le siège qui lui était proposé au sein du Concile des Quatorze, et employa toute son intelligence à faire d'Ætherys une planète toujours plus florissante. Sa vie s'acheva comme celle de la plupart de ses contemporains, à l'issue de l'apocalypse, lorsque le temps et l'espace furent morcelés.

Dans ce monde, il n'y a rien de plus cruel que le pardon.
Hermès s'était battu de toutes ses forces, en vain. Son incartade ne laissa pas la moindre trace... ou presque.

Imaginons un instant que dans un futur lointain, bien après son ère, un groupe de valeureux héros luttent contre une nouvelle apocalypse meurtrière. Qu'ils lèvent les yeux au ciel, et qu'alors surgisse en eux ce sentiment ; cette volonté farouche de protéger la vie sous toutes ses formes, contre le désespoir porté par un oiseau bleu devenu chantre de l'anéantissement ; un idéal si primordial, si viscéral que pour le défendre, un homme de bien se résolut un jour à commettre une faute impardonnable.
Monde et récits de FFXIV